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Arabie saoudite - Illustration article roadtrip 2021

En novembre 2021, quelques jours après avoir signé ma rupture conventionnelle avec mon employeur, je me suis envolée pour l’Arabie saoudite pour plus de 3 semaines de roadtrip en solo, sans avoir rien organisé au préalable ! Une destination improbable pour beaucoup, alors voici quelques éléments de réponse à la question : mais comment t’est venue cette idée ?

Été 2019, un guide à Petra me parle de Al-Ula, une cité de villégiature que les Nabatéens ont construit en Arabie saoudite et où l’on retrouve leur marque de fabrique : des tombeaux creusés à même la roche. Ma curiosité pour le Royaume a commencé là.

Septembre 2019, l’Arabie saoudite lance son visa touriste (jusque-là, il fallait un visa travail ou pèlerin pour entrer sur le territoire). Je commence à me renseigner un peu plus sur ce pays et les merveilles dont il recèle.

Mars 2020, je devais y aller en repérage avec Voyageurs du monde pour ouvrir la destination à nos clients, mais le Covid en a décidé autrement. Depuis, la frustration ne faisait que croître, et je nourrissais l’envie d’y aller dès la réouverture post-Covid.

Novembre 2021, je foule enfin le sol saoudien !

Mon itinéraire de novembre 2021

Pourquoi pousser les portes du Royaume d'Arabie Saoudite ? En voyageuse solo qui plus est ?

Parce qu’en France (et un peu partout dans le Monde je pense), nous avons une très mauvaise image de ce pays et de ses habitants. Fermés d’esprit, riches, imbus d’eux-mêmes, archaïques, tyranniques, ne respectant pas les droits de l’homme, encore moins ceux de la femme… Les qualificatifs ne manquent pas. Et pour être honnête, j’avais moi aussi tous ces a priori (j’avais un peu peur avant de partir, malgré l’excitation), même si au fond de moi j’étais convaincue que ce pays était bien plus que ça !

Et c’était d’ailleurs l’objectif de mon voyage en Arabie Saoudite, comme celui de tous les voyages que je fais : aller voir de mes propres yeux plutôt que de me fier aux médias, constater par moi-même plutôt que d’écouter les « on dit », discuter avant de me faire un avis. Et pour cela, rien de mieux que d’y aller seule et de dormir chez l’habitant ! J’ai voulu apporter un peu de nuance à l’image que l’on a de ce pays. Et après ces 3 semaines passées sur place, c’est bien plus que de la nuance, c’est une grosse claque que j’ai prise !

Alors bien sûr, un voyage n’est qu’un voyage, et en quelques semaines je suis loin d’avoir fait le tour de la culture de ce pays, mais que de belles rencontres ! Que d’échanges riches et pleins d’apprentissages ! Que d’étonnements et de claques visuelles ! Ce pays est à mille lieux de l’image qu’on en a, et je me demande même comment un tel décalage est possible ! D’un côté je pense que le pays a énormément évolué ces dernières années (et que nous sommes restés bloqués sur ce qu’il était dans le passé), et d’un autre je ne peux m’empêcher de penser que l’inconnu suscite beaucoup de fantasmes (et pas forcément dans le bon sens)…

En tout cas je suis extrêmement heureuse de partager cette aventure avec vous ! Et j’espère que ce long carnet de voyage, qui est un mélange d’anecdotes, d’informations pratiques, et d’informations culturelles et historiques, vous sera utile et agréable. Bonne lecture !

Voyage entre Paris et Riyadh

JOUR #1 : 04/11/2021

Réveil bien matinal aujourd’hui. Mon amie Hélène, qui m’a accueillie à Paris cette nuit et m’a accompagnée la veille pour une virée shopping spéciale « abaya » à Barbès, m’aide à fermer la valise et m’emmène à la gare de Lyon. De là, RER D puis B direction l’aéroport CDG. Mon premier vol est à destination de Francfort, et il est en retard de 30 minutes. Ma correspondance étant de 1h20 à Francfort, ce fut la course ! J’ai eu à traverser tout l’aéroport en 15 minutes, au pas de course. Heureusement, le 2e vol avait du retard aussi !

Dans le vol pour Riyadh, je suis installée à côté d’un jeune Saoudien qui, quand il me voit sortir quelques papiers avec des infos sur l’Arabie saoudite, engage la conversation. Il s’appelle Hamid, il a passé 9 ans aux États-Unis pour étudier la médecine, et maintenant qu’il est diplômé il est rentré en Arabie saoudite pour travailler à l’hôpital. Il est spécialiste des poumons et du cœur, et il me raconte à quel point la période du covid fut compliquée à vivre aux États-Unis. Mais à vrai dire, la conversation n’a pas commencé là dessus. Elle a commencé en parlant de bouffe ! Il m’a fait une liste de tous les plats saoudiens à goûter absolument ! Il était midi et ça m’a donné faim : j’ai hâte de goûter à tout ça (sauf peut-être au foie d’agneau au petit dej !). On a aussi fait le point sur tous les sites à visiter, les bons restos à tester, combien de temps rester sur chaque étape… Je pense que je vais réadapter un chouya mon programme pour essayer de passer un ou deux jours de plus dans le Sud !

J’ai pu lui poser toutes mes questions sur comment m’habiller, comment vivent les familles saoudiennes, comment les mentalités évoluent… Je sais un peu plus à quoi m’attendre, et ça c’est vraiment super cool ! Il a déjà commencé à déconstruire certaines idées reçues. Par exemple, j’ai été hyper surprise quand il m’a dit que beaucoup de femmes travaillent et de plus en plus ne portent plus le voile, dans les grandes villes notamment. Je ne pensais même pas que c’était autorisé ! Je pense que ce pays est en réalité très différent de l’image que les médias nous en donnent en Occident. J’ai hâte de découvrir ça ! Concernant la tenue vestimentaire, il m’a dit que dans les grandes villes, je peux être en tee-shirt et pantalon sans problème, et que dans les campagnes si j’ai une abaya ce sera mieux vu. Mais dans tous les cas, pas besoin de me couvrir la tête nulle part. On ne trouve d’alcool nulle part dans le pays, c’est totalement interdit, même s’il me dit qu’il existe sûrement un marché souterrain ! En revanche, la chicha est monnaie courante (même si en tant que pneumologue il le regrette !) et les femmes peuvent en fumer en public sans problème : encore une bonne surprise, car c’est par exemple mal vu au Maroc !

Il m’a aussi donné une idée des prix pratiqués : le plein d’essence à 25 dollars (il y a 10 ans c’était 8 dollars !), la location d’un 2 pièces en plein centre de Riyadh 500 dollars, un repas dans un petit restaurant local entre 1 et 4 dollars, et dans un restaurant chic entre 25 et 40 dollars. Et un faucon pour chasser peut monter à 800 000 dollars (je suis sûre que cette dernière info sera celle qui vous intéressera le plus !!). Bref, une discussion vraiment intéressante pour mieux comprendre le pays !

Il m’a donné son numéro au cas où j’ai d’autres questions ou le moindre problème ! Il travaille à l’hôpital, c’est un spécialiste des poumons et du Covid : je saurai qui appeler si je l’attrape pendant mon séjour !

Après une petite sieste et un atterrissage à Riyadh, la queue pour le contrôle des passeports s’avère interminable… Je me retrouve une des rares femmes au milieu de dizaines d’hommes, beaucoup d’Indiens/Pakistanais jeunes, sûrement des travailleurs. Les quelques femmes que je vois, occidentales, se couvrent la tête au moment de passer la douane, donc je décide de suivre le mouvement pour ne pas faire d’impair. Observer le comportement des autres est toujours utile en voyage ! Au contrôle des passeports, ils prennent empreintes et photos, vérifient mon visa, et yallah !

Mohamed m’attend à la sortie depuis plus d’une heure, le pauvre… C’est un ami d’un ami marocain. On monte ma valise dans son gros 4×4 et Riyadh nous voilà ! Il ne parle pas bien anglais donc on essaie de se comprendre entre mes notions d’arabe et ses notions de français ! Une fois chez lui, je rencontre sa femme Nabila, qui est Marocaine, et leurs 3 enfants. Elle parle plutôt bien français donc c’est génial pour se comprendre, et l’aînée a fait l’école internationale donc elle gère bien l’anglais ! Ils m’installent dans une jolie chambre pour moi toute seule ! Puis Mohamed revient avec le dîner : on est en mode fast food ce soir, avec du poulet fris et des frites ! Je bois de l’eau du robinet filtrée : comme il n’y a pas de guide de voyage, on ne sait pas si elle est buvable ou pas, verdict cette nuit !

Vers 23h, Nabila me propose d’aller faire des courses au supermarché. Le rythme ici n’est pas le même visiblement : on petit déjeune vers 12h, on déjeune vers 17h et on dine vers 23h. Les supermarchés et les malls sont ouverts jusqu’à minuit-2h, et les pharmacies 24/24. Le supermarché est bien achalandé, mais que de plastique partout !! Du suremballage en veux-tu en voilà, des sacs plastiques par dizaines à la caisse… Les gens jettent leurs déchets par terre, la conscience écologique n’a pas encore l’air très présente ici ! Au supermarché, beaucoup d’employés sont d’origine indienne/pakistanaise, ça semble être un peu l’apanage des « petits boulots ».

A 1h30, après avoir rangé les courses, couché les enfants et pris une douche, au dodo ! Nabila se plaint d’être fatiguée et d’avoir planifié une soirée avec son mari (il a 2 femmes et ce soir il est là) ! Elle me dit que demain soir il sera avec l’autre femme donc on pourra se faire une petite chicha entre filles ! Allez, au dodo !

Un vendredi à Riyadh

JOUR #2 : 05/11/2021

Ce matin, Anas passe me chercher pour petit déjeuner. Il m’a contactée sur Couchsurfing pour me proposer de me faire visiter un peu Riyadh, et il avait l’air sympa, donc j’ai accepté ! J’avais proposé 10h en me disant qu’il ne serait pas là avant 10h30, comme tous les Arabes que je connais. Mais à 10h pile il était là, s’impatientant au bout de 2 minutes de retard ! Dois-je en conclure qu’ici, l’heure c’est l’heure ? En tout cas, Anas m’emmène dans un des rares cafés ouverts le vendredi matin. Ici, le vendredi, tout est fermé avant 16h, les gens dorment jusque tard, puis vont prier vers 11h30. Les rues sont désertes à cette heure-là, ça fait bizarre !

Mohamad, un ami d’Anas, nous rejoint. On prend un petit déjeuner traditionnel du Levant : houmous, lebaneh, foie d’agneau (oui, j’y ai eu droit !), pain au zatar, shakshouka… Un régal ! Tous les deux sont Jordaniens, à Riyadh depuis 3 et 5 ans. Ils sont tous les deux adorables et on rigole bien ! Dans la conversation je place un petit « inchallah » et Mohamad me répond qu’ici, on dit qu’ « inchallah means no ». Il porte un tee-shirt sur lequel il est écrit « that’s what she said! » : no coment haha ! On a aussi bien rigolé quand il m’a lâché un « putain » et que j’ai découvert de cette façon qu’il apprend le français !

Puis ils m’emmènent dans le diplomatic quarter, le quartier des ambassades, très agréable. On se pose dans un café et on parle des sujets « de jeunes » : chicha, alcool et applis de rencontre ! Ils me confirment que la société saoudienne a énormément évolué ces dernières années et s’ouvre beaucoup. Les chichas sont autorisées depuis peu, et encore taxées à 100% donc chères (compter 25€ la chicha). L’alcool est interdit mais beaucoup de soirées alcoolisées sont organisées chez les gens, et beaucoup fabriquent leur alcool « maison » : pas bon, et dont le seul but est de se saouler. Quant aux applis de rencontres, elles sont devenues le moyen numéro 1 de rencontrer quelqu’un, même si ça reste quand même compliqué d’après eux.

Demain je prévois d’aller à Dammam en train, et je leur demande comment booker mes billets. Ils rigolent : les trains ici sont complets plusieurs jours à l’avance ! En effet, plus de place dispo (les billets s’achètent sur le site ou l’appli de la compagnie SAR). 6h en bus (les billets s’achètent sur le site de la compagnie SAPTCO) au lieu de 3h en train… Je vais essayer de négocier la voiture 2 jours plus tôt, mais comme tout est fermé le vendredi ça va être tendu ! On s’adapte haha ! Ils m’aident aussi à m’enregistrer sur Tawakkalna, l’appli Tous Anti Covid saoudienne, demandée à l’entrée de tous les hôtels, restaurants et magasins. Puis l’objectif est de m’acheter une carte sim saoudienne pour que je puisse avoir Internet tout le temps, mais Mohamad se fait recaler à l’entrée du mall car il porte un short : eh ouais, la tenue « modeste » comme ils l’appellent, ce n’est pas que pour les femmes !

Ils me déposent dans ma famille saoudienne car ils ont des rendez-vous en début d’après-midi. Il est 14h, les parents dorment encore, donc je chill avec les enfants : Selman veut des câlins pendant que Sultan veut que je regarde des vidéos YouTube avec lui ! Et j’essaie de discuter avec Sadim de ce qu’elle veut faire plus tard comme métier et du système scolaire (ils ont cours de 7h à 12h30, ce qui me semble incompatible avec le rythme que j’ai pu constater jusque là, c’est assez surprenant !).

Après avoir chillé tout l’après midi, nous avons déjeuné à 17h30, et Nabila a proposé de m’emmener acheter une carte SIM saoudienne. Parce que sans Internet, je me sens un peu démunie et je me rends compte que ça me freine beaucoup pour m’aventurer dans Riyadh ! Même bien couverte dans mon abaya, je me sens vraiment à poil sans Internet ! Et je me rends compte que je n’aurai fait aucune visite aujourd’hui, j’aurai juste « vécu un vendredi à la mode saoudienne » : glander, manger, et sortir le soir !

Car j’avais prévu de retrouver Anas ce soir, mais Nabila avait d’autres plans pour moi ! Avec Sadim et Sultan, nous allons nous promener à Riyadh front, un nouveau mall plutôt agréable, avec une sorte de promenade en extérieur ponctuée de fontaines et autres bassins. C’est blindé de monde, comme tous les malls car les Saoudiens adorent aller s’y balader le weekend. J’en profite pour faire mes propres statistiques : environ 80% des femmes portent le niqab (quand on ne voit que les yeux), 18% portent le hijab (le voile qui laisse apparaître le visage), et 2% ne se couvrent pas la tête. Il y a ne serait-ce que 2-3 ans, les stats n’auraient pas été les mêmes… Et je me demande si elles sont les mêmes ailleurs dans le pays.

Le pauvre Anas m’attend pour sortir, mais Nabila me propose d’aller à une soirée avec ses copines, et je ne peux pas refuser une occasion pareille de voir comment ça se passe du côté des femmes dans ce pays ! Dans la voiture, Nabila me parfume et avec Sadim elles insistent pour me maquiller car « tu es une femme, tu dois te maquiller ! ». J’accepte un coup de gloss mais pas plus ! Nous nous rendons dans un compound, une sorte de résidence sécurisée et gardée, dont les habitants vivent en communauté et se retrouvent le soir dans le jardin pour des soirées conviviales mêlant chichas, dîner, musique… Les gens y sont beaucoup plus libres, d’ailleurs Nabila enlève son voile en arrivant, alors qu’il y a plein d’hommes. C’est comme un cadre semi-privé qui offre plus de liberté. Il existe des compounds anglais, australiens, français… Celui-ci est arabe. Ses copines sont Saoudiennes, Egyptiennes, Libanaises, Jordaniennes, Marocaines… Toutes ont visiblement eu recours à la chirurgie esthétique et sont bien maquillées et habillées, certaines très sexy ! Elles ont de la musique et dansent, rigolent, fument chacune leur chicha. Je ne m’attendais pas à ça et je suis vraiment contente d’y être allée !

Au bout d’une heure et demi, Anas s’impatiente (il est en train de s’endormir le pauvre), donc je commande un Uber pour le rejoindre dans un café. Le Uber me laisse à 8 min à pied du café donc je marche dans la rue en jean et tee-shirt, et personne ne me regarde bizarrement, les gens font leur vie et ne sont pas du tout agressifs ou insistants. Je me sens très en sécurité dans cette ville. Je retrouve Anas toujours très ponctuel, et on papote en fumant une autre chicha ! Vers 1h, son ami Mohamad l’appelle et Anas me le passe pour le convaincre de nous rejoindre. Mon argumentation : « regarde ton tee-shirt, that’s what she said. Et bien je dis que tu dois nous rejoindre ». Il est donc venu ! Je lui ai appris quelques gros mots supplémentaires en français et on a écouté et chanté des chansons françaises : son interprétation de « Ne me quitte pas » est juste aussi incroyable qu’improbable ! Bref, encore une bonne soirée ! À 2h, le café fermait et Nabila était encore au compound donc les garçons m’y ont déposée et nous sommes rentrées ensemble. What a day !

Dammam et Al Khobar

JOUR #3 : 06/11/2021

Mon roadtrip commence ce matin. J’ai eu la confirmation hier à 23h30 pour la voiture de location ! Un chauffeur vient me chercher à 10h (très ponctuel lui aussi) pour m’emmener à l’agence de location faire les papiers. Je suis un peu en stress car je n’ai pas de permis international et c’est pourtant indispensable. Ma mère a trouvé la veille de mon départ un site de la « international driver association » sur lequel on peut acheter un permis international. Aucune idée de si ce permis international qu’on reçoit en PDF en 5 min et pour 50€ est vraiment valable ou pas, mais j’ai décidé de tenter le coup ! L’autre option était de louer à un loueur local, mais je n’aurais pas pu laisser la voiture dans le Sud comme je compte le faire pour m’épargner 2 journées de route ! Donc me voici chez Budget, et le permis fourni leur a suffit à priori ! Soulagée, me voici au volant d’une Toyota Corolla toute neuve (1000 km au compteur), et plus légère de 800€. Oui, louer une voiture ici c’est un petit budget… Heureusement que l’essence ne coûte pas cher ! Bon après j’ai pris toutes les assurances possibles parce qu’ici, si tu tues quelqu’un par accident, tu payes « le droit du sang », à savoir : tu négocies avec la famille du défunt les dommages et intérêts pour avoir pris sa vie ! Donc voilà, autant vous dire que je préfère que l’assurance négocie pour moi si ça arrive !

L’autoroute pour aller à Dammam est gratuite (comme toutes les autoroutes du pays), j’en ai pour environ 4 heures de route. Je m’arrête dans une station service pour faire le plein (20€) et acheter quelques bricoles à grignoter et boire. Toutes les aires d’autoroute ont leur petite mosquée ! La plupart des panneaux de signalétique sont en anglais en plus d’être en arabe, sauf les panneaux pour les limitations de vitesse : la plupart est en arabe seulement. Du coup j’apprends les chiffres ! Et il vaut mieux apprendre vite, car les amendes pour excès de vitesse coûtent cher (35€ entre 10 et 20% au dessus de la vitesse limite, 115€ au-delà de 20% d’excès). Sans compter les radars qui captent si tu utilises ton téléphone ou si tu n’as pas ta ceinture : 115€ d’amende ! Alors certes, cette nouvelle politique de radars débutée en 2010 a permis de sécuriser les routes (qui étaient parmi les plus meurtrières du monde car les Saoudiens adorent la vitesse et les drifts sur autoroute !), mais elle n’a pas rendu le nouveau roi très populaire ! Beaucoup de Saoudiens que j’ai rencontrés se sont plaint du montant des taxes en hausse, et du niveau de vie qui baisse

Après quelques checkpoints passés facilement, j’arrive à Dammam. La ville n’a pas vraiment d’histoire, elle a surtout été un Eldorado pour les bédouins de Barhein qui fuyaient la domination anglaise, puis pour les travailleurs dans l’industrie du pétrole. Aujourd’hui, elle est là 5e ville du pays, un centre économique avec la volonté de devenir également un centre culturel. Je m’arrête visiter le Centre du roi Abdelaziz pour la connaissance et la culture (ithra), un bâtiment à l’architecture très moderne et design ! Le musée possède quatre galeries qui présentent des expositions d’art contemporain national et international, le patrimoine culturel saoudien et islamique et l’histoire de la péninsule arabique. Il y a également des expositions temporaires, des jardins, des restaurants/cafés, une grande bibliothèque, et plein de petits ateliers artistiques pour les enfants ! L’endroit est vraiment très agréable, et très fréquenté !

Après avoir visité ithra, direction l’appartement de Majeed, qui m’accueille ce soir en Couchsurfing (j’ai changé les prénoms par mesure de protection vu ce que je raconte après). C’est ma première expérience en tant qu’invitée (j’ai déjà accueilli en CS à Paris), et je commence fort en Arabie saoudite haha ! Il m’accueille dans son petit appart très mignon, me laisse sa chambre et me prépare un petit thé pendant que je prends une douche. On parle de son projet de tea truck (comme un food truck, mais version salon de thé) en buvant un thé préparé « the right way ». Outre la fabrication du thé, il me parle de ses autres talents : il s’est formé à la réflexologie plantaire et à la technique du cupping en Malaisie. Je ne m’attendais pas à rencontrer ce genre de profil en Arabie saoudite ! Quand je lui dis que je suis amoureuse du Maroc, il invite un ami à se joindre à nous pour le thé : Ali, Saoudien fan du Maroc, qui y est allé de nombreuses fois. Je comprends pourquoi il aime le Maroc quand il se roule un petit joint en buvant son thé ! On discute du Maroc, du fait qu’ils ne comprennent rien au darija (l’arabe marocain), on rigole bien ! Ali me donne pas mal d’informations sur la région et son histoire. De Dammam, on peut aller à Barhein en voiture, via un grand pont. Il y est allé hier avec sa femme pour ramener des petits oiseaux type perruches, interdits en Arabie saoudite. Majeed mime la perruche cachée sous le niqab au moment de passer la douane et me dit « c’est pour ça qu’il a emmené sa femme » !

Ils décident de m’emmener dîner dans un restaurant traditionnel, installé dans une maison typique (construite comme un riad, autour d’un patio central) : Oah Ya Mal. Ils me font goûter deux plats saoudiens : tha’reed (légumes et pain imbibé de sauce) et mash’khool (poulet avec du riz). Puis le café arabe, qui diffère selon les régions : noir dans le Nord, avec du gingembre dans le Sud, et avec du safran à Dammam, Barhein… c’est assez surprenant car il est orange et léger. Je n’aime pas le café habituellement, mais le goût est vraiment différent, et je l’apprécie bien ! Il se boit dans des tout petits verres, que l’on ne remplit surtout pas pour toujours le boire très chaud. Les garçons m’expliquent que dans les mariages, le rôle du serveur de café est souvent donné à un jeune, et c’est un rôle crucial : dès qu’un verre se vide, il faut le remplir ! Les pauvres courent partout, à l’affût d’un verre vide, toute la soirée ! Avec le café, ils me font goûter à Lqaymat, un petit beignet fris rond trempé dans du sirop de datte. Super bon ! Je commence à sortir mon porte feuille pour les inviter pour les remercier, mais je me fais engueuler parce que c’est à eux d’inviter, donc je range ma CB !

Ali rentre chez lui, et Majeed m’emmène faire un tour dans Dammam et Al-Khobar by night. La corniche est sympa, les familles s’y promènent, c’est agréable ! Et le temps est idéal : ni trop chaud, ni trop froid, juste parfait ! Novembre est vraiment le meilleur mois pour aller en Arabie saoudite ! Dans la voiture, Majeed me lance :  » tu vois toutes les grosses voitures toutes neuves ? Ce sont des femmes ! » Regard interrogateur. « Ca ne fait pas longtemps qu’elles ont le droit de conduire, du coup maintenant elles sont show off ! Elles mettent la moitié de leur salaire dans leur voiture ! » Là, je me dis que c’est parti pour un petit débat féministe hahaha ! Mais en fait, cela semble un peu plus compliqué que ça. Majeed m’explique que le gouvernement a mis des quotas pour recruter des femmes, les entreprises ont des avantages fiscaux si elles recrutent des femmes, donc il devient plus compliqué pour les hommes de trouver du travail. « Elles gagnent le même salaire que nous, mais elles partent 2 mois en congé maternité quand elles ont des enfants, et elles travaillent 2h de moins par jour pour s’occuper des enfants ! » Bon, là, je me sens un peu obligée de le charrier : « oh, pauvre petit homme, est ce que tu vas pleurer là ? » Faut pas déconner non plus ! Plus sérieusement, j’ai l’impression que la société saoudienne évolue beaucoup et vite, au profit d’un mode de pensée plus occidental et capitaliste, et que la jeune génération est un peu perdue au milieu de tout ça. Majeed m’explique que lorsque les femmes ont obtenu le droit de demander le divorce (alors que c’est autorisé en islam depuis toujours), 50% d’entre elles l’ont fait (chiffre vérifié, c’est énorme quand même !). « Il est plus simple aujourd’hui de trouver une partenaire sexuelle, tarifée ou non, qu’une partenaire pour construire quelque chose. » Les problématiques sociétales sont finalement assez similaires aux nôtres, mondialisation oblige, et avec les femmes qui s’émancipent et doivent trouver leur place dans la société, les hommes aussi se retrouvent un peu perdus et doivent redéfinir leur rôle.

La discussion se poursuit sur le thème de la religion (« je crois que ton cœur sait déjà, c’est ton esprit qui n’est pas encore convaincu. »), et de l’image de l’Arabie saoudite dans le monde, l’amalgame entre islam et terrorisme que beaucoup de pays occidentaux font… « Il n’y a pas de bon ou de mauvais islam. Il y a juste des bons et des mauvais musulmans. » Ce sera la conclusion de la journée ! Après un petit concert privé d’oud (il est autodidacte), il me laisse l’appartement pour que je me sente à l’aise et va dormir chez un ami.

Al Hofuf

JOUR #4 : 07/11/2021

Ce matin, je quitte Dammam vers 10h, je n’ai pas réussi à me lever plus tôt ! Je laisse la clé sous le paillasson et me voilà partie pour Al-Hofuf, à 1h30 de Dammam. En arrivant, je me dirige vers le Palais d’Ibrahim, que je voulais visiter, mais celui-ci est fermé. Le palais a été construit en 1555 autour d’une mosquée qui a un joli dôme, que l’on aperçoit derrière les remparts. Au siècle suivant, le palais fut agrandi en château, prison et bain turc. Pendant la période ottomane d’Al-Hofuf, il est devenu une caserne militaire turque. Puis le palais a été saisi par le roi Abdul-Aziz Al Saud le 13 avril 1913. Comme le palais était fermé, j’ai fait le tour des remparts à pied, sous un soleil de plomb.

N’ayant pas petit déjeuné, je commence à avoir faim et décide de déjeuner en espérant qu’il soit ouvert quand j’aurai fini. Un contact de Couchsurfing, Ahmed, me conseille le restaurant Al Koot, qui est aussi un hôtel, établi dans une ancienne maison de prince (je n’ai pas retenu lequel). Construite comme un riad, autour d’un patio central transformé en salle de restaurant, la maison est très joliment décorée avec de l’artisanat local et d’anciens objets. On y mange très bien, des plats locaux. Je choisis de goûter au Jareesh, un plat de blé bouilli (comme un gruau) avec du poulet effiloché et des épices, très légèrement relevé. Parfait pour quelqu’un qui n’a pas petit dej ce matin ! Et en dessert, je goûte au Sagou, une sorte de fécule extraite de la pulpe du tronc du sagoutier (un type de palmier). Cuite, elle prend une consistance gélatineuse, et ils l’aromatisent au safran. C’est très bon ! Je profite de ce moment de répit pour réserver mon hôtel pour demain et faire un petit point sur le programme de la journée, et écrire mon journal de la veille.

Puis direction la montagne d’Al-Qara, à la sortie d’Al-Hofuf. L’entrée est payante (13€), mais ça vaut vraiment le coup ! Cette montagne a une forme vraiment étonnante ! Son réseau de courbes et de grottes est le résultat d’un phénomène d’altération subaérienne : la roche calcaire a été façonnée à partir des eaux de pluie plutôt que d’eaux souterraines. Cela a conduit à des formes de champignons et à des canyons étroits. On se fraye un chemin à travers les recoins et les falaises qui s’entrelacent, au cœur de la montagne. Le calcaire frais et la douce brise se combinent pour réguler la température, ce qui rend ces cavernes fraîches en été et chaudes en hiver. Je suis seule dans ce labyrinthe de canyons, dans les entrailles de la terre. Seule une famille d’Indiens visite en même temps que moi. L’endroit a été superbement aménagé, les Saoudiens font du super boulot à ce niveau-là ! On m’avait dit que l’on pouvait monter au sommet de la montagne, mais je n’ai pas trouvé le chemin, et le monsieur de l’accueil m’a dit que ce n’était pas possible (mais pas sûre qu’il ait compris exactement ce que je voulais…).

Je voulais aussi visiter l’oasis d’Al-Ahsa, la plus grande du monde (58 000 km² de désert et 2 000 km² d’oasis cultivé), située juste à côté, mais il faut un 4×4 pour s’y aventurer, dans la partie sauvage tout du moins. Je m’étais dit que je trouverais peut-être une agence proposant des tours sur place, mais walou ! Donc tant pis, ce sera pour la prochaine fois ! Je savais qu’en louant une voiture « classique » il y a certaines choses que je ne pourrais pas faire, mais je n’avais pas le budget pour louer un 4×4, et pas non plus envie de m’aventurer seule hors piste car ce n’est pas hyper prudent quand on ne connaît pas. Donc je traverse l’oasis par la route, au milieu des fermes, et je le visiterai la prochaine fois que je viendrai en Arabie Saoudite.

Lorsque je pars d’Al-Hofuf, le soleil se couche et les couleurs sont magiques ! Les couchers de soleil en Arabie saoudite sont dingues ! J’ai encore 3h30 de route avant d’arriver à Riyadh, et la route est encore plus monotone de nuit que de jour… Je fatigue un peu et m’arrête souvent pour ne pas m’endormir. Ce soir Mohamad (l’ami d’Anas, celui qui chante en français !) m’a proposé d’aller à un concert au Boulevard (nouveau mall) dans le cadre du festival Riyadh Season, et Nabila m’a proposé de l’accompagner à une soirée filles, mais je décline toutes les invitations pour me coucher tôt : j’ai encore 3 semaines de roadtrip qui m’attendent, il faut que je m’économise un peu si je veux survivre à ce voyage ! Donc dodo tôt ce soir…

Ad Dariyah, Wadi Hanifa, Red sand dunes, Ushaiger heritage village

JOUR #5 : 08/11/2021

Ce matin, je quitte la maison de Nabila alors que tout le monde dort encore. Seul Mohamed est réveillé, il est avec les travailleurs qui refont sa terrasse sur le toit. Il me souhaite bon voyage, et me voilà partie pour visiter Ad Dariyah. Dariyah est réputée pour son architecture traditionnelle en briques de terre crue, et a l’air vraiment magnifique ! Un dédale d’allées piétonnes tortueuses bordées de cafés et de boutiques d’artisanat. Le secteur comprend plusieurs sites culturels, dont le musée de Dariya, ancien palais présentant des expositions sur l’histoire de l’Arabie saoudite, et la mosquée restaurée Al-Zawihra. Une rivière bordée de dattiers traverse la vallée du Wadi Hanifa, prisée pour les pique-niques sur les berges et les promenades à pied et à vélo. Sauf qu’après 45 minutes de route, je découvre que Dariyah est totalement en travaux, un gros chantier de rénovation. La ville est entourée de barrières de chantier et infestée de petits tracteurs et autres engins. Pas très photogénique tout ça… Et impossible de pénétrer à l’intérieur, donc je fais demi-tour, déçue… Le site de l’Office du tourisme saoudien met en avant tout le patrimoine du pays, mais ne donne aucune info pratique sur les horaires d’ouverture, etc., c’est le problème !

Je décide de suivre l’oued Hanifa jusqu’à Riyadh : la route est sympathique, même si les nombreux dos d’âne la rendent un peu pénible ! Ici ils sont fans des dos d’ânes, il y en a beaucoup en ville et avant chaque rond-point. Tous ne sont pas signalés… Avant de prendre le large, je décide de m’arrêter à Macdonald’s pour déjeuner. J’aime bien tester les MacDo dans les pays que je visite, pour voir les différences culturelles malgré une certaine standardisation. Ici, chaque MacDo a 2 salles de restaurant : une pour les hommes, et une pour les femmes et familles. J’ai failli entrer du mauvais côté mais un employé s’est précipité pour m’expliquer ! Me voilà donc eu côté des femmes : les tables sont installées dans des petits compartiments que l’on peut fermer avec des rideaux. Ainsi elles peuvent retirer leur niqab pour manger sans craindre d’être vues. Sinon, niveau goût, pas de différence !

Après le déjeuner, direction les Red Sand dunes, à 1h de route au Sud de Riyadh. En arrivant, je trouve plein de petites agences de location de quads, et je décide d’en louer un pour tâter les dunes d’un peu plus près ! Je vois à leurs regards qu’ils sont un peu étonnés de voir une femme débarquer seule pour louer un quad, mais ils me le laissent assez facilement (12€ les 30min). Mais je n’arrête pas de m’ensabler car je n’ai pas pris le quad le plus puissant pour pas payer trop cher, mais à cette heure là le sable est bien chaud et mou donc je galère à grimper certaines dunes. Et comme le gars ne parlait pas anglais, et que son engin est un vieux coucou, je n’arrive pas à comprendre comment mettre la marche arrière ! Bref, après plusieurs appels à l’aide, je finis par demander au mec de rester avec moi, ce sera plus prudent et pratique ! Il en profite pour me faire des photos à chaque sommet de dune ! Ces dernières sont vraiment hautes, et même si le site déplore quelques déchets (je pense qu’il doit être très fréquenté le weekend), il est vraiment beau ! Quelle sensation que de conduire sur la crête d’une dune, presque en équilibre ! En partant je veux lui laisser un pourboire car ce n’était pas prévu dans le prix qu’il fasse le tour avec moi, mais il refuse. De retour à la voiture, je remets mes sandales et direction le vieux village d’Ushaiger, après 2h de route au milieu du désert !

Arrivée à Ushaiger, 30 minutes avant le coucher du soleil, je sors de la voiture et un monsieur en 4×4 s’arrête à ma hauteur pour me demander (gentiment) de me couvrir la tête. Dans les petits villages et les campagnes, il vaut mieux adopter un dresscode plus… couvrant ! J’enfile mon abaya et mon foulard, et le monsieur repasse devant moi pour me remercier. Les lumières du soleil couchant embellissent d’autant plus ce petit village typique de cette région. Je suis seule dans les ruelles, le village est calme, paisible, il s’en dégage une grande sérénité. Seul le chant des oiseaux m’accompagne, et parfois un braiement d’âne. Le village est un dédale de ruelles entre de vieilles maisons en pisé, dont le toit est peint en blanc. L’oasis est cultivé tout autour, mais il n’y a pas âme qui vive ici. Avec l’argent du pétrole, les gens ont déserté les vieux villages pour faire construire des maisons plus confortables, avec l’eau courante, à l’extérieur. Seuls certains anciens y habitent encore.

A la sortie du village, un petit musée était encore ouvert. Ibrahim me propose d’entrer le visiter. Il est Yéménite, en Arabie saoudite depuis 2 ans, et il me présente le vieux monsieur qui possède le musée. Celui-ci me fait la visite, il est passionné mais ne parle pas un mot d’anglais (et en plus de ça il est sourd !), donc il mime l’utilisation de chaque objet pour que je comprenne de quoi il s’agit, et dessine avec son doigt sur son autre main les chiffres pour m’expliquer l’âge de chaque objet. On se débrouille comme on peut ! En tout cas j’apprécie l’effort ! Il m’offre ensuite un Arabic coffee (enfin 3 ou 4) et des dattes. Ibrahim entame la discussion avec Google Traduction, qui nous est d’un grand secours pour nous comprendre ! Il ne me le dit pas clairement, mais il semble apprécier le fait que j’aie fait l’effort de porter l’abaya. Il me dit que ça me va très bien, et je quitte le musée avant de finir mariée !

J’ai réservé un petit hôtel à Shaqra, à quelques kilomètres de là : le Asfar Hotel Suites. A ma grande surprise, la réceptionniste parle très bien anglais ! Mais quand je lui demande où je peux dîner ce soir, elle me sort une liste de restaurants… en arabe ! Devant mon regard incrédule, elle me propose de me traduire toute la page ! Puis elle m’aide à choisir un restaurant, et à commander à manger (ils livrent à l’hôtel) : vraiment super sympa ! Je commande Mulukhiyah : feuilles de corète fraîche, oignon finement haché, pâte de tomate, gousses d’ail hachées, coriandre, et un morceau de poulet. Et aussi Kunefeh, une pâtisserie réalisée à base de kadaif (cheveux d’ange), de fromage, et de beurre, sur laquelle du sirop est ajouté. Un truc bien light quoi ! Après avoir dîné, place à la préparation de ma journée de demain, réponse à quelques mails, et au dodo !

Shaqra heritage village, Maqsorat Alswailem, Uyun al Jawa, Fayd, Ha’il

JOUR #6 : 09/11/2021

Ce matin, je pars visiter la vieille ville de Shaqra. Elle n’est mentionnée nulle part, excepté dans le très bon guide de @arabiantrails que j’ai découvert sur Instagram. Du coup, je me dis que ce sera vite fait, un ou deux monuments tout au plus. En réalité, au bout d’1h30 je suis encore en train d’arpenter les petites ruelles et d’explorer quelques jolies maisons en pisé dont les portes étaient ouvertes ! Évidemment, je suis seule au milieu de ces ruines : certaines maisons et les ruelles sont très bien rénovées, mais la majorité du village est vraiment en ruines. C’est juste magnifique, j’adore cet endroit !

Au bout d’un moment, il est temps de partir, car j’ai tout de même 5h30 de route au total aujourd’hui, sans compter les visites… Direction Buraydah, enfin un endroit au Sud de cette ville : Maqsorat Alswailem. Construit au Xe siècle, cet ancien palais a accueilli plusieurs générations de rois et de princes. Il est très bien rénové, de jolis tapis colorés ornent le sol, et l’une des pièces est particulièrement belle ! En sortant de Maqsorat Alswailem, je commence à avoir un petit creux, mais je sais que si je m’arrête pour déjeuner je n’aurai pas le temps de tout visiter avant la tombée de la nuit. Manger ou visiter, il faut choisir, et je décide de visiter ! J’ai quelques Pringles et amandes dans la voiture, qui feront office de déjeuner ! Et je sais que ce soir je suis accueillie dans une famille à Ha’il en Couchsurfing, donc je pense que je vais bien manger…

Je continue ma route jusqu’à Uyun Al Jawa, à quelques kilomètres à l’Ouest de Buraydah. Là encore, je suis seule dans cet ancien village. Le type de construction est le même, avec deux particularités : l’école du village qui est très bien conservée (il y a même encore tous les documents dans le bureau du directeur !), et la mosquée qui est magnifique. Je n’aurais pas osé entrer (d’ailleurs la porte était fermée même si pas verrouillée), mais le monsieur du site est venu pour me proposer d’entrer. Et je ne regrette pas ! La salle de prière est magnifique ! Au moment où j’entre, l’appel à la prière résonne (pas celui de cette mosquée qui n’est plus exploitée, mais celui des mosquées alentours). Quel moment magique ! Une émotion forte m’envahit, je me sens tellement heureuse d’être ici ! Enfin, je suis là, en Arabie saoudite, après plusieurs années à fantasmer ce pays, et il est au-delà de mes espérances ! Je suis là depuis 5 jours seulement, et j’ai déjà envie d’y revenir ! Des larmes de gratitude et de bonheur montent… Merci l’Univers pour tous ces moments magiques et toutes ces personnes incroyables que tu mets sur mon chemin. Le monsieur me propose ensuite de monter en haut du minaret. Là encore, quelle expérience incroyable ! Je monte tout en haut de la tour en pisé, l’escalier est de plus en plus étroit, et j’arrive au sommet. J’ai la sensation d’être sur le toit du monde (enfin de Uyun al Jawa), c’est incroyable ! Je remercie chaleureusement le monsieur de m’avoir permis de vivre cette expérience, et après un tour du village avec lui je reprends ma route…

Direction Fayd, où j’arrive après 2 heures de route, juste à temps pour le coucher du soleil ! La ville de Fayd date de la période abbasside (dynastie de califes qui gouverna Bagdad de 750 à 1258). Elle était un point stratégique sur la route des caravanes de pèlerins (appelée Darb Zubeyda) entre Kufa en Irak et la Mecque. Elle est mentionnée dans de nombreux écrits d’historiens et explorateurs comme Ibn Jubayr ou Ibn Batouta. L’abondance d’eau, de pâtures et son grand marché la rendirent célèbre à l’époque. Je visite donc la citadelle et ses ruines sous les rayons du soleil couchant. Une fois n’est pas coutume, je suis seule.

J’envoie un petit message à Sultan, mon hôte de ce soir, pour le prévenir de mon arrivée dans une heure environ, et me revoici sur la route, pour le dernier trajet de la journée ! Mon dos commence à tirer, il va être temps d’arriver ! A Ha’il, je suis accueillie chez Sultan, sa femme et ses 2 enfants (Nada et Abdallah). Il est Saoudien et elle est Philippine, ils se sont rencontrés au travail, ils étaient tous les deux infirmiers dans un hôpital à Ha’il. Ils se sont mariés, et comme les étrangers gagnent de moins bons salaires que les Saoudiens, il l’a encouragée à reprendre ses études aux Philippines pour qu’elle obtienne son doctorat, ce qu’elle a fait. Elle est aujourd’hui radiologue. Quand elle est rentrée en Arabie saoudite, c’est lui qui a repris ses études, et il travaille aujourd’hui dans les RH de l’hôpital. Entre temps, ils ont eu 2 enfants trop mignons !

Je suis accueillie avec le traditionnel café arabe (au safran et à la cardamome), puis le thé, et des dattes à tremper dans le tahini (la crème de sésame). Sultan me dit que c’est la première fois qu’il voit une voyageuse solo avec sa propre voiture : il est très intrigué et me pose plein de questions sur mon parcours, mon background… On discute du programme des 2 prochains jours, de ce que je veux visiter et de ce qu’il me conseille. C’est là qu’il me dit comme si c’était normal qu’il a pris 2 jours de congé pour s’occuper de moi et me faire visiter la région ! Mais qui fait ça ? D’autant que je lui ai demandé de m’héberger il y a seulement 2 jours ! Je suis tellement touchée par cette attention ! J’avais cru comprendre que les gens de cette région étaient particulièrement accueillants et généreux, c’est en tout cas leur réputation, mais là je suis scotchée ! Nous actons donc ensemble que demain nous visiterons les environs, et après-demain nous visiterons Ha’il même et nous organiserons une virée dans le désert. Il connaît tout le monde à Ha’il et environs, et va organiser tout ça pour moi : c’est royal !

Il m’installe dans ma chambre au 2e étage (la chambre de la bonne qu’elle me laisse pour 3 nuits), et après une bonne douche je redescends pour lui offrir les petits biscuits français que j’ai apportés pour les gens qui m’hébergent. Et là je ne sais pas pourquoi mais je commence à lui parler et à lui expliquer d’où ils viennent en français !! Je vois dans son regard qu’il y a quelque chose qui cloche mais je ne tilte pas tout de suite, et quand je m’en rends compte, on explose de rire tous les deux ! Il me redonne les gâteaux en me disant « attends on recommence, en anglais cette fois-ci, et action ! » La soirée commence bien !

Ce soir on mange Capsa au poulet : du riz (la base de l’alimentation saoudienne) cuisiné avec des légumes et du poulet. Ca se mange comme le couscous au Maghreb : en faisant des boulettes avec les mains ! Je ne suis pas très douée mais ils essaient de m’apprendre et finissent par me dire de manger comme je veux, un peu découragés ! Sultan m’explique qu’il a du diabète et doit perdre du poids, donc il est à la diète, mais pas ce soir vu qu’il y a une invitée ! « Reste aussi longtemps que tu veux hein ! » Sultan, comme tous les Saoudiens que j’ai rencontrés jusque-là, a beaucoup d’humour. Ils ont un grand sens de l’ironie et du second degré, donc on se marre bien !

Après dîner, il propose de m’emmener à Aja & Salma, qui est à la fois un café et un musée. Selon lui, le meilleur musée de la ville, et c’est vrai qu’il est très sympa ! La scénographie est vraiment originale et bien faite, le seul regret est qu’il n’y a pas d’explications (mais c’est le cas dans la plupart des musées en Arabie saoudite). Du coup, il m’explique pas mal de choses. Ha’il (le nom de la ville où nous sommes) veut dire « entre-deux », car elle est située entre 2 montagnes : jebel Aja et jebel Salma, d’où le nom du musée. Il m’explique aussi que le agael (ce lien noir qui tient le keffieh sur la tête) était à l’origine un lien qui servait à attacher les chameaux. Et quand les bédouins partaient à dos de chameau, ils enlevaient le lien et le mettait sur leur tête pour maintenir leur keffieh en place. C’est venu de là. A la fin de la visite, les gens du musée font cuire quelques crêpes saoudiennes pour nous, que nous dégustons en les trempant dans du miel, du sirop de dattes, du beurre rance ou du fromage. La femme qui fabrique les crêpes n’arrête pas de me répéter avec beaucoup d’entrain que je suis là bienvenue ici, de 15 façons différentes !

En sortant du musée, Sultan me demande si je n’ai pas trop froid car il fait 19 degrés. Je lui rappelle que je suis Parisienne et que ça c’est notre météo en été !! Il veut m’emmener dans un café que son ami a ouvert pour le tester. Il me dit, hyper enthousiaste : « et ils vendent des croissants ! » Donc je lui réponds « ah génial, je suis contente d’avoir fait tout ce chemin depuis la France jusqu’en Arabie saoudite pour manger des croissants !! Vraiment je suis trop contente ! » Fou-rire ! Et cette blague du croissant deviendra le running-gag des prochains jours ! Il me parle aussi de la culture du café ici, qui est très présente : les Saoudiens en boivent beaucoup. Apparemment, plein de nouveaux cafés ont ouvert à Ha’il dernièrement, et les propriétaires ont trouvé des noms qui font beaucoup rire Sultan : IV (pour Intraveineuse), Daily dose, Cafein injection…!

Arrivés au café, nous rejoignons des amis à lui. Je suis la seule femme non voilée donc je sens les regards sur moi, plus des regards de curiosité que des regards accusateurs, d’autant que je suis accompagnée par un Saoudien en tenue traditionnelle lui ! Nous allons commander au comptoir et j’ai à peine tenté de sortir mon portefeuille pour l’inviter qu’il a déjà payé avec sa montre (oui, les Saoudiens sont bien plus high tech que nous !!). Avec ses amis, nous parlons de management : ils m’expliquent qu’avant, le management dans les entreprises était hyper hiérarchique pour ne pas dire tyrannique. Un patron pouvait virer qui il voulait juste parce qu’il n’était pas d’accord avec lui. Mais une nouvelle génération de managers est arrivée et les choses ont changé, le management est de plus en plus « à l’américaine ».

Nous avons aussi parlé des tribus, car l’Arabie saoudite est un pays tribal. Dans le coin, la tribu la plus représentée est celle de Shammar (que l’on trouve aussi en Irak, en Jordanie et en Syrie). C’est la tribu de Sultan. Abdallah, le propriétaire du café, vient lui de la tribu Al Rmal. Il a lui aussi beaucoup d’humour et me raconte qu’à l’époque de son arrière arrière arrière arrière grand-père, ses ancêtres ont combattu les Ottomans en voulant stopper le train du Hijaz. Pour cela ils se sont déguisés en moutons et sont allés sur les voies. Et… ils se sont fait écraser.  « Heureusement, au fil des générations on a développé nos cerveaux, et maintenant on est un peu plus intelligents, on ouvre des cafés sympas ! » Quand je vous dis qu’ils ont beaucoup d’humour et de second degré !

De la France, ils connaissent Zidane et Éric Cantona (Sultan m’avoue que quand il était gamin il relevait son col de chemise pour faire comme lui). Mais du coup la discussion part sur le foot et en arabe, donc je suis larguée !

Après un dernier thé, nous rentrons à la maison. Dans la voiture, je demande à Sultan le nom de la tenue traditionnelle masculine (thoab), et la signification des couleurs (certaines sont blanches, d’autres marron, bleu foncé…). Il me répond que la couleur n’a pas de signification, le blanc est en général un tissus plus fin donc plutôt pour l’été, et les colorées plutôt pour l’hiver. « En gros, l’été, on se ressemble tous, et l’hiver il y a toutes les couleurs ! ». Encore une courte nuit m’attend, avant de nouvelles aventures !

Al Jubbah, Turan, Nailat, Ha’il

JOUR #7 : 10/11/2021

Le réveil est de plus en plus difficile chaque jour ! Sultan voulait qu’on parte à 9h pour avoir le temps de voir un maximum de choses, donc ça pique ce matin ! À 8h30, alors que je suis en train de me préparer, il m’appelle pour le petit déjeuner. Au menu : du thé au lait, de la shakshouka, des lentilles mixées avec de la tomate, de la purée d’amande, du fromage… le tout accompagné de galettes type sarrasin. Sultan allume la télé et débute sa journée par des sketchs humoristiques : le ton de la journée est donné ! Il me fait découvrir Russel Peters, un humoriste canadien d’origine indienne, et notamment son sketch sur les Arabes et le Moyen-Orient !

Puis nous prenons la voiture, direction le Nord et Al Jubbah. On aperçoit jabal Aja, l’une des deux montagnes de Ha’il (l’autre étant jabal Salma au Sud). On s’arrête prendre de l’essence en route et je commence à batailler pour payer : « n’espère même pas obtenir gain de cause ! » Il ne me laissera pas payer un seul riyal de tout mon séjour chez lui… Nous reprenons la route et en chemin il me montre des photos du désert au printemps. C’est incroyable : le sable est recouvert de coquelicots, de pâquerettes et de lavande !! C’est magnifique, et ça me donne envie de revenir à cette saison ! Il m’explique aussi que dans la région, dès qu’il pleut, on trouve plein de truffes : des noires et des blanches dans les roches, et des rouges dans le sable. Je n’aurais jamais imaginé qu’on pouvait en trouver en Arabie saoudite !

Nous parlons aussi du sujet de l’eau en Arabie saoudite. Le pays n’est pas si désertique que ça, et il possédait plein de nappes phréatiques bien approvisionnées. Avant, dans les campagnes, on trouvait de tout : figues, raisins, pommes, oranges, olives… Mais ça c’était avant. Le réchauffement climatique fait des ravages ici aussi, et maintenant dans les fermes on ne cultive quasiment plus que les palmiers dattiers… Sultan me parle d’un projet, « Green Saudi« , dont l’objectif est de réduire les émissions carbone de plus de 4%, de planter 10 milliards d’arbres (chacun plante un arbre), et de transformer plus de 30% du territoire en zones protégées, à l’horizon 2030. Intéressant, même si la prise de conscience collective ne semble pas avoir encore fait son chemin totalement…

Arrivés à Jubbah, nous découvrons un site impressionnant de par la quantité et la qualité de ses gravures rupestres. Les inscriptions les plus anciennes dateraient de plus de 7500 ans, quand la zone était un lac intérieur, avec une faune d’ibex, d’oryx et d’animaux domestiqués. Différentes inscriptions en alphabet préarabe (thamudique), dateraient de 1000 ans avant notre ère. Nous nous promenons sur le site comme sur un parcours de chasse au trésor, à la recherche des inscriptions les plus cachées !

En quittant le site, Sultan me demande si je préfère aller à Turan (village où se trouve la tombe du poète Hatem), où à jabal Hibran (une montagne pour se balader). Je lui demande ce qu’il me recommande et il me répond : « Paris » haha ! Il se souvient alors qu’il a un vieil ami ici à Jubbah, et il l’appelle pour voir s’il est disponible. C’est ainsi que nous arrivons dans le jardin de son ami pour boire un café et un thé (l’un ne va pas sans l’autre ici). 5 vieux messieurs sont installés avec nous et tous me souhaitent la bienvenue.

Puis nous faisons le tour de la montagne jabal Aja, entourée de désert. Sultan fait quelques détours et prend quelques raccourcis pour me montrer le maximum de paysages : j’en prends plein la vue ! Nous dégonflons les pneus pour attaquer le sable du désert, j’adore ces sensations ! Sur la piste, ça secoue : conduire sur piste en plein milieu de la journée n’est jamais un bon plan, car le soleil écrase tous les reliefs donc on ne se doute pas de la hauteur de certaines bosses ! En parlant de bosses, nous croisons des dromadaires avec des bébés, donc j’oblige Sultan à s’arrêter car ils sont vraiment trop mignons ! Il m’explique que les chameaux n’oublient et ne pardonnent jamais. Il me raconte l’histoire d’un monsieur qui a tué un bébé chameau devant les yeux de sa mère. Cette dernière n’a jamais oublié, et un jour, elle a tué le fils du monsieur en se couchant sur lui et en l’écrasant avec son poitrail (leur poitrail est très dur à force de se coucher par terre en s’appuyant dessus) ! D’ailleurs, en Arabie saoudite, quand quelqu’un est vraiment énervé contre quelqu’un d’autre, on lui dit « don’t be a camel ! »

Nous arrivons à Turan et la route s’enfonce dans le massif montagneux. Les montagnes ont des formes étonnantes, et ce paysage est vraiment magnifique. Je dis à Sultan que j’adore la forme des roches, et il me répond, en running gag : « take them and give me the Eiffel Tower ! » Je sais qu’on se lasse toujours un peu de ce qu’on voit tous les jours, mais vraiment, comment peut-on se lasser de ces paysages ?

Nous arrivons à la maison du poète Hatem at-Ta’i. Sa grande générosité a fait de lui une icône dans la culture arabe. Plusieurs expressions font référence à lui, comme « Plus généreux qu’Hatem » qui est très utilisée dans la région. Sa maison est en ruines, et Sultan regrette que les autorités n’en prennent pas plus soin… Nous cherchons et trouvons également sa tombe, ou du moins là où il serait enterré (a priori rien ne prouve que ce soit vraiment là). Cette générosité en revanche, ce n’est pas une légende ! Je la constate depuis mon arrivée en Arabie saoudite, et particulièrement dans cette région de Ha’il, au Nord du pays. Ici, elle est incarnée comme je ne l’ai jamais vue incarnée ailleurs. Sultan m’explique que dans les tribus à l’époque, on tuait un mouton dès qu’on avait un invité. Et s’il était pressé, alors il embarquait le mouton vivant avec lui ! Et encore aujourd’hui, avoir un invité est un honneur, il ne doit surtout rien payer, et les gens se décarcassent pour lui faire plaisir. Sultan en est l’illustration même !

Nous revenons sur nos pas et continuons de contourner la montagne jusqu’à Nailat, un village de magiciens. La magie n’est pas compatible avec l’islam normalement, donc je m’en étonne. Sultan me raconte l’histoire du prophète Suleiman à qui Dieu avait donné le don de savoir parler à tous les esprits et jinns. Quand il est mort, Dieu a envoyé 2 anges, Haroud et Maaroud, pour récupérer le fauteuil sur lequel Suleiman s’asseyait, et ils ont découvert en dessous les livres qu’il étudiait. Dans ces livres, ils ont appris eux aussi le langage des esprits et ont commencé à pratiquer la magie. Dieu a alors interdit la magie et interdit aux anges de remonter au ciel. Ils sont restés sur Terre et ont commencé à enseigner aux humains la magie…

Arrivés à Nailat, nous prenons le café puis le thé chez un ami de Sultan. Il a créé ce petit café avec un petit musée attenant. C’est mignon, même si ça n’est pas très ordonné, et j’aime beaucoup la reconstitution de la chambre des jeunes mariés, très richement décorée. L’ami en question possède également un ranch avec des pur-sang arabes. Il propose de nous y conduire donc nous le suivons volontiers. En effet, il possède de très beaux chevaux ! Ces petites montures au profil concave et au port de queue relevé ont fière allure, et sont surtout très sanguins en plus d’être très endurants. Ils me préparent un cheval et me proposent de faire un petit tour avec. Ils ne me le demandent pas deux fois !

Après un petit galop, retour à Ha’il. Sultan m’emmène voir la Assamra mountain (Assamra veut dire noire). De là-haut, les habitants allumaient un feu pour guider les caravanes à travers le désert. Une sorte de phare du désert ! Aujourd’hui on peut y monter et avoir une vue panoramique sur la ville, by night pour nous.

Sur la route de la maison, Sultan aborde le sujet de la conduite des femmes : « tu sais, ce n’est pas tout à fait correct ce qu’on entend en Occident. Les femmes n’ont pas commencé à conduire en 2018 ici. En fait, à l’époque, elles n’avaient pas de carte d’identité. On n’avait qu’une carte d’identité familiale, l’épouse et les enfants étaient rattachés à celle du père. Du coup, forcément, elles n’avaient pas de permis non plus. Mais elles conduisaient quand même ! Enfin à Riyadh je ne sais pas comment c’était, mais ici à Ha’il, les femmes ont toujours conduit. Peut-être pas sur des longues distances, mais en ville oui. Nous les Saoudiens, on est feignants, tu crois qu’on va s’amuser à les conduire partout à chaque fois qu’elles ont besoin d’un truc ? Non, elles prennent la voiture et elles y vont toutes seules ! Moi ma femme elle allait faire ses courses avec ma voiture. Et puis on voyait souvent devant les maisons 2 voitures, une pour la femme et une pour l’homme. La police ne disait rien, ils laissaient faire, ça arrangeait tout le monde. En fait, en 2018, ils ont juste régularisé la situation en permettant aux femmes d’avoir une carte d’identité et un permis individuel. Mais elles conduisaient depuis toujours !« 

Egda, Ha’il, désert de Nufud

JOUR #8 : 11/11/2021

Ce matin, on prend un peu plus le temps, le programme de la journée est moins chargé ! Nous prenons la route direction Egda (qui veut dire « noeud » en arabe, et qui s’appelle ainsi car la ville est encerclée de montagnes). Son seul accès était un petit chemin très étroit : la ville ne pouvait être attaquée car même avec une grande armée, on ne pouvait passer qu’un par un dans cet étroit passage ! Ou alors il fallait escalader la montagne mais on arrivait épuisé ! Intelligents ces bédouins ! Aujourd’hui la montagne a été creusée pour y faire passer une route. En chemin, on peut admirer les nombreux ronds-points qui sont de véritables œuvres d’art ! C’est le cas dans toute la région : les ronds-points sont décorés d’immenses sculptures, parfois même de vrais bâtiments, qui représentent la spécificité de la ville.

A Egda, nous visitons la maison de Abdullah Almith, alias le facteur Cheval saoudien (c’est moi qui l’ai surnommé comme ça, ne le cherchez pas sous ce nom-là) ! Il s’ennuyait pendant le confinement, donc il a décidé d’aménager un petit café autour d’une cascade qu’il a créée lui-même, tout en pierres et en bois. L’endroit s’appelle Hail Twakkalna (du nom de l’appli Anti-Covid saoudienne haha). En plus de ce café, il veut ouvrir un musée géologique avec les 300 pierres qu’il a collectées. Il nous propose dattes, pâtisseries aux dattes (délicieuses) et café, et nous montre ses pierres, collectées dans la région. Il me propose une cigarette que je refuse, et s’en grille une. Je me fais la réflexion que les Saoudiens fument beaucoup moins que leurs voisins Jordaniens (en Jordanie, tous les hommes fument quasiment !).

Après cette petite visite, nous rentrons à Ha’il car à 12h10 le match de foot Arabie saoudite – Australie commence ! Il s’agit d’un match de qualification de la Coupe du Monde. Impossible de trouver un café qui diffuse le match, qui a déjà commencé du coup. Sultan appelle un ami, qui lui propose de le rejoindre pour regarder le match. Il ne lui dit pas que je suis avec lui pour voir sa tête surprise en arrivant, sauf qu’en fait c’est nous qui sommes surpris (enfin surtout moi), car on pensait que son ami était seul alors qu’en fait ils sont 10 à regarder le match !! Le temps qu’on sorte de la voiture, son ami rentre pour dire aux autres de ranger un peu (oui, quand il y a une fille, il faut se tenir !). Ils sont tous assis par terre et se lèvent quand on arrive pour nous saluer, on dirait des enfants dans une école privée quand le directeur entre dans la salle de classe ! Ils sont très attentionnés et me demandent si la fumée de la chicha ne me dérange pas, si ça ne me dérange pas qu’ils éteignent la lumière pour ne pas avoir le reflet sur l’écran… En tout cas, c’est sympa de partager ce moment et de les entendre hurler encore plus fort que le commentateur à la moindre action ! Le match se termine par un 0-0, et il est temps pour nous de poursuivre nos visites. Sultan veut me montrer le fort A’arif de la ville de Ha’il. Même si on ne peut pas y accéder car il est en rénovation à l’intérieur (ça devrait être bientôt terminé), on peut l’admirer de l’extérieur.

Avec tout ça, il est déjà 16h, nous prenons la route du désert de Nufud pour y admirer le coucher de soleil et y passer la soirée. Sur la route, il me dit que demain il assiste au mariage d’un ami, donc je saute sur l’occasion pour lui demander comment se passent les mariages ici. Il m’explique qu’ici les hommes et les femmes sont séparés, mais que dans d’autres régions c’est mixte, ça dépend des coutumes de chaque tribu. On dîne et on fait la fête : « les femmes s’amusent plus que nous je crois, on entend toujours la musique à fond ! » Je lui demande s’il y a une tradition, une coutume particulière. Et là je le vois commencer à sourire, mais gêné, en mode « comment je vais lui dire ça ? » J’insiste en craignant le pire, et il finit par me lâcher : « we finger ourselves ». « Whaaaat ??? » Je me demande si j’ai bien compris, mais en même temps il n’y a pas de doute possible car il a fait le geste hahaha ! J’explose de rire, je pense que c’est encore une blague de sa part, mais non, il est sérieux, vidéos YouTube à l’appui ! Quand ils posent pour les photos, celui qui est à côté du marié lui met discrètement des doigts dans le cul (à travers la tenue traditionnelle hein) pour qu’il ait une tête crispée sur ses photos !! Et ça les fait beaucoup rire ! « A ton avis, pourquoi je me suis marié aux Philippines ? Pour l’instant personne n’a eu sa revanche ! » « Lucky you ! » Je ne m’attendais tellement pas à ça, je suis juste morte de rire et je n’arrive pas à m’en remettre ! Ces Saoudiens sont vraiment plein de surprises !

Avant de quitter Ha’il, nous nous arrêtons dans un supermarché « spécial pique-nique » : situés en sortie de ville sur la route du désert, ces petites supérettes vendent tout ce qu’il faut pour les pique-niques dans le désert. Les fruits et légumes sont déjà découpés, il n’y a plus qu’à les faire cuire ! Le seul problème à ça, c’est encore et toujours le plastique, puisque tout est emballé… Dans les rayons, j’aperçois une boîte de gâteaux appelés « clegia ». Je me souviens que mon voisin dans l’avion m’en avait parlé, c’est une spécialité de la région de Buraydah. Ce sont de petits gâteaux ronds et creux, à l’intérieur desquels il y a de la mélasse de dattes.

Après ces quelques emplettes, direction le désert de Nufud ! En chemin, Sultan m’explique que tous les mercredis il y a des courses de chevaux arabes (mais nous ne sommes pas mercredi). Nous arrivons dans les dunes, et Sultan repère au loin un 4×4, nous nous dirigeons vers lui. Il a acheté tout ce qu’il faut pour cuisiner Capsa (le plat typique à base de riz) et a payé 2 gars pour cuisiner et installer un mini camp. C’est une prestation que les Saoudiens réservent souvent : tu loues un « équipage » qui s’occupe d’installer tout ce qu’il faut pour ta soirée dans le désert ! Ils ont tout dans leur 4×4 ! Et évidemment, Sultan ne veut rien que je paye…

Les 2 gars sont des Indiens, comme la plupart des « domestiques » et des travailleurs. Mais contrairement à d’autres pays comme les Emirats, où j’ai pu constater par moi-même que les travailleurs immigrés ne sont pas considérés et sont clairement des esclaves des temps modernes, ici ils sont intégrés. Ils se débrouillent en arabe, et les Saoudiens leur parlent et les traitent avec beaucoup de respect. Souvent ils sont invités à manger à table avec tout le monde, il n’y a pas de distinction.

Pendant que nos amis préparent à manger, nous admirons le coucher du soleil en mangeant des dattes et en buvant du thé. On trempe les dattes qui sont quasiment caramélisées dans de la crème fraîche : une tuerie ! Sultan me fait part d’un proverbe saoudien : « Une maison sans dattes, le propriétaire est affamé », ce qui signifie qu’on peut se sustenter uniquement de dattes tellement elles sont riches. On se réchauffe les pieds au coin du feu, car avec le petit vent et le soleil couché, il commence à faire frisquet. Puis vient l’heure de la prière, et Sultan rejoint les Indiens pour prier. En revenant, il m’explique que chaque prière (5 par jour) se déroule ainsi : on commence par une fatiha (ouverture) qui consiste à réciter les premiers versets du Coran puis d’autres versets au choix (comme on veut). Puis on exécute des cycles de prière appelés « rakka », un enchaînement de mouvements que l’on répète plusieurs fois à l’identique : 2 fois le matin, ensuite 4, 4, 3 au coucher du soleil, et 4 la nuit. Quand on voyage, la journée on peut faire 2 prières en même temps et faire moins de rakka (2+2 au lieu de 4+4). C’était pour faciliter la vie des voyageurs, par exemples des bédouins qui voyageaient en caravane.

Comme nous sommes sur le sujet de la religion, et que le désert se prête bien à ce genre de discussion, je demande à Sultan de m’expliquer la différence entre Oumra (le petit pèlerinage) et Hajj (le grand pèlerinage), qui ont lieu tous les deux à la Mecque. La première différence est une question de date. Le grand pèlerinage a lieu à une date fixe : il commence 2 jours avant l’Aid el Kebir (la fête du mouton) et finit 2 jours après. Le petit pèlerinage, on peut le faire quand on veut ! Ensuite, le grand pèlerinage inclut ce qu’on fait pendant le petit pèlerinage, auquel on ajoute des extras. Pour ce qui est des basiques, avant d’arriver à la Mecque (peu importe d’où l’on vient), on passe par des villes encadrantes qu’on appelle « miqat », comme des villes étapes sur la route des caravanes, avant d’atteindre la ville Sainte. Par exemple, quand on vient de Ha’il, la ville étape juste avant la Mecque est Médine. Dans ces villes « miqat », on doit laver son corps et enfiler la tenue du pèlerin (les hommes s’enveloppent dans un drap et les femmes peuvent porter ce qu’elles veulent mais doivent être couvertes). Puis, une fois arrivé à la Mecque, on doit faire 7 fois le tour de la Kaaba (le gros cube situé au cœur de la grande mosquée, qui renferme la pierre noire), dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, et on salue la Kaaba à chaque tour. Puis on fait ce qu’on appelle « Al Safa oua Al Marwa » : on fait 7 fois le trajet entre ces 2 montagnes, comme Hadjar le fit pour chercher de l’aide pour nourrir son fils Ismaël (qui devint un prophète), marchant plus vite à chaque fois qu’elle passait devant lui. Puis on doit couper ses cheveux (raz pour les hommes, un peu plus court pour les femmes). Oumra (le petit pèlerinage) s’arrête là, et c’est également le 1er jour de Hajj.

Pour Hajj (le grand pèlerinage), on va ensuite à Mina, un endroit pour se reposer et prier. Le lendemain, c’est le 2e jour, qu’on appelle le jour d’Arafah car on passe la journée sur le mont Arafah. Pas besoin d’escalader ou d’aller au plus haut, me précise Sultan, juste de prier toute la journée sur ce mont. Après le coucher du soleil on va à Mousdalifa et on dort là. Le 3e jour, c’est l’Aid. On va aux 3 endroits où Ibrahim à jeté des pierres sur le démon qui essayait de le convaincre de ne pas sacrifier son fils pour Allah, et on jette 7 pierres sur chacun de ces 3 endroits différents. Puis quelqu’un tue un mouton pour les pèlerins (« heureusement que chacun ne tue pas un mouton, tu imagines le carnage ? »). On tue un mouton le jour de l’Aid car finalement, Ibrahim étant prêt à sacrifier son fils pour Allah, ce dernier ayant eu la preuve de sa foi, il lui a demandé d’égorger un mouton à la place de son fils. Puis on refait 7 fois le tour de la Kaaba, et la journée est terminée. On peut rester dormir à Mina autant qu’on veut, et partir quand on veut (2, 3 jours). Chaque jour que l’on passe à Mina, on doit jeter les pierres avant le coucher du soleil, sauf le jour où l’on part (si on part avant le coucher du soleil). Le jour où on part, on doit aussi refaire 7 fois le tour de la Kaaba.

Après cette discussion hyper intéressante qui satisfait ma curiosité (je me suis toujours demandée ce qui se passait à la Mecque pendant le pèlerinage, et je rêve d’être une petite souris pour vivre ce moment fort de l’intérieur !), nous passons à table. Le Capsa est prêt, et le plat est pour 6 et pas pour 2, comme d’habitude ! Je commence à progresser un peu dans la pratique de la boulette de riz avec les mains, mais ce n’est toujours pas ça ! Je ne désespère pas : au bout de 3 semaines, j’y arriverai peut-être ! Puis les discussions se poursuivent, Sultan m’apprend que jusqu’en 1932, l’Arabie saoudite était gouvernée par les tribus, et que cela a pris du temps de réunir tout le monde ! Les tribus de la région de Ha’il ont d’ailleurs été les dernières à convaincre ! Puis nous parlons des Philippines, pays qu’il connait bien à travers sa femme et ses nombreux voyages là bas, et nous discutons du régime politique là bas. Et là il me sort : « tu connais le MILF ? » Je réponds que non mais je ne peux pas réfréner un petit sourire (vous avez la ref ?). Sultan me répond aussitôt en rigolant : « non, pas cette signification-là haha, c’est autre chose ! C’est le Moral Islamic Liberation Front » « Ah oui en effet, pas le même registre du tout !! »

Après cette magnifique soirée dans le désert, nous rentrons à la maison car demain je pars tôt (7h du matin) pour une journée qui s’annonce encore incroyable !

Mahaajah mountains, route de Ha’il à Al-Ula

JOUR #9 : 12/11/2021

On ne va pas se mentir, ce matin les au revoir sont difficiles. Au moment de se dire au revoir avec Sultan, je sens les larmes monter, et il me lâche un « I hate goodbyes » avant de se retourner par pudeur. Dans la voiture, en quittant Ha’il, j’ai du mal à contenir ma tristesse : ses blagues vont me manquer ! C’est dingue ce qu’on peut s’attacher aux gens quand on voyage. C’est comme si toutes les émotions étaient décuplées ! Maintenant j’en suis sûre : je reviendrai en Arabie saoudite !

Ce matin, je suis partie très tôt de Ha’il (7h) car Sultan a appelé des amis à lui qui habitent à Shamli, un petit bled qui se trouve sur ma route, pour qu’ils m’emmènent découvrir une montagne magnifique qui s’appelle Mahaajah et qui n’est accessible qu’en 4×4. Je suis donc en contact avec Hamid, directeur de l’hôpital de Shamli, qui va passer son vendredi (l’équivalent du dimanche ici) avec moi ! Google Maps m’emmène une première fois au milieu de nulle part, et finalement nous arrivons à nous retrouver ! Je suis garée dans une station service abandonnée quand je vois débarquer deux 4×4. Ils se présentent, et traduisent en anglais les propos d’un Monsieur qui est le directeur de la sécurité de la ville, qui tenait à me souhaiter en personne la bienvenue en Arabie saoudite et à Shamli (un vendredi = le dimanche de chez nous) ! Je me sens comme une VIP !

Je les suis sur une quarantaine de kilomètres puis laisse ma Toyota Corolla sur le bord de la route car nous prenons la piste ! Pendant 45 minutes environ, la piste nous offre des paysages grandioses ! Les couleurs pastels m’éblouissent, mon Dieu que la Terre est belle ! Les roches se mélangent au sable, et prennent des formes inattendues, c’est splendide.

En chemin, Hamid me demande ce que j’ai visité depuis le début de mon périple, et quand je lui parle de Uyun Al Jawa, il m’apprend qu’une histoire très connue dans le monde arabe s’est déroulée là-bas, celle d’Antar et Abla. Après quelques recherches, j’apprends que Antar, né esclave, fils d’un chef de clan et d’une servante descendante d’un roi d’Abyssinie, Zabiba, fait tout pour être reconnu et affranchi, jusqu’à ce que ses exploits guerriers lui permettent de changer de rang. Dans cette vie bédouine faite d’alliances, de fêtes, de gestion du bétail et de razzias, les femmes ont la part belle. Elles participent à la vie active et sont parfois même des guerrières, cela va à l’encontre de l’imagerie orientaliste. Amoureux transi, Antar finira par épouser sa cousine Abla, d’une caste supérieure, à laquelle il consacre nombre d’odes poétiques. Dans les films et récits pour enfant, l’histoire s’arrête souvent là. Son but atteint, il ne manque néanmoins pas de trouver du réconfort dans d’autres bras et, dans la version intégrale, se prend aux jeux du pouvoir. Un très beau livre illustré est sorti en France, j’ai hâte de me le procurer !

Nous arrivons enfin devant la montagne Mahaajah. Le site est clos pour éviter les dégradations, mais ils ont la clé ! Je me rends compte à quel point les contacts sont importants dans ce pays ! Et pour ça, le Couchsurfing est génial car il permet à la fois de rencontrer des locaux, d’en apprendre des tonnes sur la culture du pays/de la région, mais aussi d’avoir accès à des endroits insoupçonnés, ou auxquels on n’aurait pas eu accès normalement.

Le site est incroyable, grandiose, magnifique, splendide, à couper le souffle ! Je manque de qualificatifs. Il est merveilleux, tout simplement. On se sent tellement petit au milieu de ces montagnes ! Nous faisons le tour du lieu et je pars en exploration dans les petits canyons dessinés par les montagnes. Les parois sont recouvertes à plusieurs endroits d’inscriptions thamudiques (les Thamud sont un ancien peuple arabe ayant occupé l’Arabie centrale entre le 8e et le 5e siècle avant JC) : dromadaires, lions, palmiers, chevaux…

Les bédouins installent des tapis par terre et nous nous y asseyons. Le plus jeune est de corvée de café : il écrase les grains dans un pilon, pendant que l’eau aromatisée à la cardamome, au safran et aux clous de girofle chauffe. Puis il mélange le tout : le café arabe est prêt ! Pour le servir, ils mettent une sorte de ficelle nouée dans le bec de la cafetière pour filtrer les éventuelles morceaux/particules. Ils décident de jouer quelques morceaux au « rabaaba », une sorte de guitare carrée avec une seule corde. Seul l’un d’entre eux sait vraiment en jouer. Puis ils font passer le bkhour (un encens qu’on fait brûler et dont la fumée est sensée purifier) : chacun s’en asperge, et le bkhour passe 3 fois entre les mains de chacun. Puis nous sommes tous parfumés sur le torse, et enfin une huile parfumée est étalée sur le dessus d’une de nos mains et on l’étale sur nos joues. Je suis très heureuse de découvrir ces traditions bédouines saoudiennes, et elles me rappellent celles des Berbères de l’extrême Sud marocain (le bkhour et le parfum en tout cas).

Je ne comprends pas tout ce qui se dit car la plupart parlent en arabe et les plus jeunes ne me traduisent pas tout, mais je me sens très heureuse d’être là. Abou Selman, le grand-père, me dit en arabe qu’il est très heureux que je sois là, et compte jusqu’à 10 en anglais pour me montrer ses compétences linguistiques ! Je les observe discuter entre eux, ils rigolent tout le temps, c’est un vrai bonheur ! Les plus jeunes charrient les anciens, puis les embrassent sur la tête ou les mains. On sent beaucoup d’amour entre eux. D’ailleurs, Mamdouh, l’un des jeunes, me dit qu’il adore Abou Selman, qu’il est une personne extraordinaire, qu’il est toute sa vie ! ❤

Il est 14h30, le Capsa est en train de cuire, et moi je commence à avoir très envie de faire pipi. Et je sais que je ne tiendrai pas jusqu’à ce soir, donc je vais devoir trouver une solution. Je récupère quelques mouchoirs dans la voiture et fait mine de m’éclipser pour explorer le site une nouvelle fois. L’enjeu est grand : trouver un coin abrité alors que le site est posé là, au milieu de nulle part. Je trouve un petit canyon qui me protège en partie, et prie pour que personne ne débarque. Se retrouver les fesses à l’air en Arabie saoudite, ça met une petite pression je dois avouer ! Hamdoullah, personne ne m’a vue !

Je retrouve les bédouins et c’est l’heure de manger. Capsa est servi dans 2 plats différents : un pour les jeunes et un pour les anciens. Après le déjeuner, Hamid veut me filmer en train de donner mes impressions sur le site pour faire de la promo sur les réseaux sociaux. Le dernier Français à être venu ici est un certain Charles Huber en 1984, alors forcément ça méritait un petit update !

Je retrouve ma voiture et il me reste 2 heures de route avant d’arriver à AlUla, la merveille d’Arabie saoudite ! Ce soir, je dors dans un resort et je suis invitée pour 3 nuits par l’ami d’un ami qui a passé quelques coups de fil ! Sur la route, je suis arrêtée pour la première fois à un checkpoint (d’habitude on ralentit juste et on passe). Je donne mon passeport et l’agent le tend à son chef avec l’air de ne pas trop savoir quoi en faire. Son chef lui hurle « khalass ! » (c’est bon, fais pas chier en gros) et tourne la tête pour me dire avec un grand sourire « welcome ! »

Après avoir admiré un magnifique coucher de soleil, j’arrive à AlUla et découvre mon hôtel, le Shaden Desert resort, niché au creux des montagnes d’AlUla : grandiose !

Al-Ula : Dadan, jabal Ikmah, old town

JOUR #10 : 13/11/2021

A l’attaque d’AlUla ! AlUla, correspondant au Dadan de la Bible, était la capitale du royaume de Lihyan, sur la route de l’encens. De nombreuses inscriptions dans l’ancienne langue locale, le dadanite, du VIe au IVe siècle avant JC, ont été recensées dans la région. L’oasis s’est développée comme une oasis-carrefour dans le désert, en raison de l’importance du commerce de l’encens. Les Nabatéens en ont fait la deuxième capitale du royaume après Petra en Jordanie, entre 300 et 100 ans avant JC. Puis les Romains sont arrivés et ont « absorbé » le royaume Nabatéen entre 100 avant JC et 300-400 après JC. Et au VIIe siècle après JC a débuté la période islamique (et la construction de la vieille ville d’AlUla, dont l’essor date du Xe siècle). Voilà pour ce qui est de la frise chronologique, qui se lit de droite à gauche ici !

Concrètement, AlUla, c’est un peu la perle d’Arabie saoudite, leur petite merveille, et le fer de lance de leur politique touristique. Et du coup, c’est un peu Disneyland pour être honnête… Certes c’est hyper bien organisé, mais un peu trop je dirais… Il y a 3 sites principaux qui se visitent : Dadan et Jabal Ikmah (de la période du royaume de Lihyan), puis Hegra (de la période Nabatéenne), et enfin AlUla Old Town (de la période islamique). Il est impossible de visiter ces sites par vous mêmes, il est obligatoire de réserver un tour proposé par « AlUla experience« , l’Office du tourisme local. Les tickets se réservent en ligne, sur leur site Internet, pour un créneau horaire spécifique. Le RDV est au Winter Park, une sorte de terre-plein sur lequel on peut garer sa voiture et d’où partent les bus.

N’ayant pas très envie de faire le tour d’AlUla en bus avec 50 personnes, j’ai demandé à des guides leurs tarifs. Le truc c’est qu’ils sont extrêmement chers (500 euros pour 1 journée et demie), et qu’ils ne peuvent même pas entrer sur les sites !! Donc en gros, ils servent de chauffeur, et vous donnent les infos en dehors des sites. Mais sur les sites, vous êtes obligé de payer votre ticket à AlUla experience et de suivre leur guide… Beaucoup d’argent pour pas grand chose… Je décide donc de prendre mes billets sur le site comme tout le monde…

À 9h30, je gare ma voiture (les parkings sont tout petits donc j’imagine le bazar que ça va être quand il va y avoir plein de touristes !), et je prends le bus pour Dadan et Jabal Ikmah. Heureusement, nous ne sommes qu’une petite dizaine pour cette visite ! Le guide est sympa, et nous accueille sur place avec un café et des dattes (comme sur chaque site d’AlUla). Nous observons tout d’abord une douzaine de tombes taillées dans les falaises. De loin, on dirait de simples rectangles sombres. L’un d’entre eux est surmonté de 2 lions assis, que l’on peut observer à l’aide de jumelles. Les lions symbolisaient le pouvoir et la protection et ont peut-être marqué l’enterrement d’un membre d’élite de la société, peut-être même d’un membre de la royauté. Ces tombes s’élèvent jusqu’à 50 mètres au-dessus du niveau du sol, sur 3 niveaux : en haut de la montagne pour les membres de la famille royale, au milieu pour les riches, et en bas pour les pauvres. Si tu voulais une tombe, il fallait acheter de ton vivant la partie de la montagne que tu voulais, et trouver celui qui allait la creuser pour toi après ta mort. 500 tombes ont été découvertes à ce jour.

Puis le bus nous emmène un peu plus loin, là où se déroulent encore les fouilles (seule une petite partie du site a été mise à jour, et on peut voir les archéologues travailler, dont une grande majorité de Français). On ne sait pas encore combien de personnes vivaient à Dadan, mais on sait qu’ils étaient polythéistes, et qu’une de leurs principales divinités s’appelait Dhu Ghaybah. On retrouve beaucoup de serpents gravés dans les pierres d’ornement des maisons : ils servaient à protéger du mal.

Le guide nous parle d’un projet de tournée internationale qui durera 10 ans et qui permettra de montrer au Monde tout ce qui a été découvert à AlUla. Puis un musée sera construit sur chaque site et les pièces de l’exposition internationale seront exposées dans chaque musée. Le guide nous parle aussi de l’exposition qui a eu lieu à Paris il y a deux ans car il y était. Je lui dis que je suis de Paris et que j’y étais aussi, il était trop content !

Puis le bus nous emmène à jabal Ikmah (jabal = montagne). Sur les flancs de cette montagne, de nombreuses inscriptions préarabes (en araméen, dadanite, thamudique, minaïque et nabatéen). Le site est même appelé « la bibliothèque à ciel ouvert ». Et son surnom est mérité ! Notre guide ne nous donne pas énormément d’informations, et c’est globalement ce qu’on peut reprocher aux guides d’AlUla. Ils ont reçu une formation d’une semaine sur l’ensemble de l’Arabie saoudite, et on passé un test d’anglais. Et ça suffit pour être guide. Alors forcément, c’est un peu léger… Donc ne comptez pas trop sur eux pour vous abreuver d’informations : allez chercher ces informations en lisant sur ces différentes civilisations ! Ou payez un guide en plus (et encore, je ne garantis pas leur niveau de connaissance).

Le bus nous ramène au point de départ 2h plus tard. J’ai un peu de temps pour déjeuner et me poser avant la visiter de la vieille ville dans l’après midi. Je découvre un endroit hyper sympa, the Pink Camel, qui se situe dans l’oasis juste en face de la vieille ville. On prend une piste pour y accéder, et l’endroit est niché là, au cœur de l’oasis, avec vue sur les anciennes maisons d’été en ruines. Car les habitants d’AlUla avaient tous deux maisons : une pour l’hiver dans la ville, et une pour l’été dans l’oasis (il y faisait plus frais). Le resto est très bobo, tout comme la vieille ville d’ailleurs ! On y mange une cuisine fusion, simple et goûteuse, un peu chère mais c’est partout pareil à AlUla… En dessert, je ne manque pas de goûter au macaron kunefeh, qui se révèle plutôt bon !

A 14h30, j’ai rendez-vous pour visiter la vieille ville. Nous sommes uniquement 4 personnes, ce qui rend la visite plus agréable ! Le rendez-vous est au Visitor Center de la vieille ville : il faut garer sa voiture dans la rue ou dans un des parkings prévus à cet effet, et marcher le long de la rue piétonne qui regroupe tous les cafés/restaurants et les boutiques. Il s’agit d’une rue commerçante accessible à tous, où il fait bon flâner même si cela a un petit goût de reconstitution cinématographique ! Le Visitor Center de trouve tout au bout de cette rue. De là commence la visite avec nos deux guides au féminin. Je pensais qu’il serait possible de me balader par moi-même dans la vieille ville mais non, un monsieur veille à l’entrée et ne laisse entrer personne… Il faut donc absolument prendre son ticket pour un tour organisé.

Notre guide nous explique que les habitants ont pris les pierres de Dadan pour construire les maisons (environ 900 maisons). Les hommes partaient travailler aux champs dans l’oasis pendant que les femmes restaient à la maison pour préparer à manger et s’occuper des enfants. Les habitudes ont-elles vraiment changé ? Chaque maison est constituée d’une chambre, d’un salon et d’une pièce de stockage pour les dattes au rez-de-chaussée, et d’une seconde chambre et d’une cuisine à l’étage. Les maisons ont été conçues pour être attachées les unes aux autres, créant ainsi une fortification, ce qui laisse entendre que la défense était une priorité pour les premiers habitants de la ville. La ville était accessible par 14 portes, ouvertes le matin pour accueillir les voyageurs, pèlerins et autres visiteurs, et fermées chaque soir. Au XIIe siècle, la vieille ville d’AlUla est devenue une étape essentielle le long de la route de pèlerinage de Damas à La Mecque. La ville a progressivement remplacé Qurh, au sud d’AlUla.

La vieille ville d’AlUla est située dans la partie la plus étroite de la vallée d’AlUla. Construite sur une légère élévation, la ville est dominée par le château de Musa bin Nusayr, une citadelle datant approximativement du Xe siècle. Nous montons en haut pour visiter le fort et avoir une vue imprenable sur la vieille ville et la vallée : grandiose ! L’une de nos guides, Reem, me demande ce que j’aime faire de mon temps libre. Je lui réponds et lui retourne la question. Elle me répond qu’elle aime jouer du piano, qu’elle a appris en autodidacte, et qu’elle adore les sports extrêmes. Elle me montre une vidéo d’elle avec une amie en train de se lancer en tyrolienne à travers la vallée d’AlUla ! Une fois de plus, je me dis que l’habit ne fait pas le moine, et que ces femmes ont beau porter le niqab, elles ne vivent pas enfermées dans leur bulle pour autant !

1h30 plus tard, la visite est terminée, et je m’installe à la terrasse du Palm Garden pour siroter un petit jus de grenade fraîchement pressé. J’en profite pour écrire un carnet de voyage, faire quelques stories, et me reposer un peu. Vers 18h, quelques gouttes se font sentir, puis un peu plus… Il pleut à AlUla, incroyable ! Je suis un peu en avance, mais je retourne au Winter Park car ce soir à 18h j’ai réservé un billet pour voir Hegra éclairé à la bougie (Hegra in the dark). Car en plus des 3 tours guidés dont je vous ai parlé, on peut réserver d’autres prestations et activités sur le site d’AlUla experience. Comme par exemple ce spectacle. C’était le dernier de la saison en anglais, mais ils l’ont annulé à cause de la pluie. En même temps, pas facile de faire un spectacle éclairé à la bougie quand il pleut. Forcément un peu déçue, je rentre à l’hôtel en me réjouissant de voir Hegra demain (j’ai réservé pour le 2e jour les visites et activités les plus waouh : la visite d’Hegra, et un tour en hélicoptère au-dessus d’AlUla). J’ai tellement hâte !!

Je rentre donc à l’hôtel, prends une bonne douche, et prévois d’aller dîner vers 21h. Sauf que la pluie s’est remise à tomber, et assez fort cette fois-ci, et que le restaurant est dans un autre bâtiment. J’ai un peu la flemme de sortir dehors sous cette pluie battante, donc j’appelle la réception pour qu’ils m’envoient une voiturette de golf. J’ai un peu honte, j’avoue ! On s’habitue vite au luxe !! J’attends devant la porte de ma chambre/tente, et je vois un gros 4×4 arriver, et un monsieur qui me fait signe. Ma mère m’a toujours dit de ne pas monter dans la voiture d’un inconnu donc je me méfie haha ! Il se présente, c’est le directeur général de l’établissement ! Il me propose de le retrouver après mon dîner pour boire un thé et papoter : je pense qu’il veut savoir qui est cette nana qui s’est faite inviter 3 nuits dans un resort à 600€ la nuit… Je le retrouve donc comme prévu après mon dîner et nous papotons. La pluie se calme donc je lui demande s’il peut me faire une visite de l’établissement pour mes collègues de Voyageurs du Monde, ce qu’il fait bien volontiers. A la fin de la visite, la pluie se remet à tomber, mais avec mes boules quies je dors comme un bébé.

Plan du site d’Al-Ula

Arabie saoudite - Carte du site Al-Ula

Frise chronologique d’Al-Ula

Arabie saoudite - Frise chronologique Al-Ula

Al-Ula : Elephant & jar rocks, tour en hélicoptère

JOUR #11 : 14/11/2021

Ce matin, je constate au réveil que tout est trempé dehors : il a dû bien pleuvoir cette nuit… Hossam, le DG de l’hôtel, me le confirme au petit dej : il n’a pas dormi de la nuit, car quand il pleut à Al-Ula, il y a un très fort risque d’inondation. Cela se produit une fois par an maximum, et la dernière fois, en novembre 2020, cela avait fait de gros dégâts partout dans la région. Et comme l’hôtel est situé au milieu des montagnes, les falaises peuvent vite devenir des cascades ! Donc pendant que je dormais paisiblement, lui a passé la nuit à suivre les bulletins météo !

Après le petit déjeuner (le buffet est plutôt bon), direction le Winter Park, car ce matin je visite Hegra, le site principal de Al-Ula : des tombeaux Nabatéens creusés à même la roche. Sauf qu’en arrivant sur place, j’apprends que le site a été fermé sur décision de police suite à la pluie d’hier : l’accès est trop boueux, cela représente un risque trop important pour eux. Seule la vieille ville est accessible, mais je l’ai déjà visitée hier… Je suis un peu verte je dois avouer, car je suis sensée quitter Al-Ula demain matin ! Mais action, réaction ! J’avais prévu de faire le tour en hélicoptère au coucher du soleil, et je me dis que ça se trouve je verrai suffisamment bien les tombes d’Hegra pour ne pas ressentir le besoin de les visiter à pied. Donc je négocie âprement pour avancer mon vol à 13h au lieu de 17h, histoire de les voir en pleine lumière (sauf qu’en fait leurs façades sont à l’ombre toute la matinée jusqu’en milieu d’après midi, sachez-le).

En attendant l’heure de mon vol, comme j’ai un peu de temps, je décide d’aller voir Elephant rock (jabal Alfil de son vrai nom). C’est un immense rocher emblématique de Al-Ula qui semble représenter un éléphant ! Là encore, quand j’arrive, le site est fermé… Je gare la voiture sur le bord de la piste et je m’éloigne un peu à pied histoire d’avoir suffisamment de recul pour bien le voir. Les environs du site semblent être le lieu de rassemblement de tous les jeunes mecs du coin. Pour la première fois depuis mon arrivée en Arabie saoudite, j’ai un peu l’impression d’être une proie… Ils poussent des cris quand ils me voient, passent à fond avec leur 4×4 en faisant des dérapages… Je les ignore et je fais ma vie, mais franchement ce n’est pas super agréable… donc je ne m’éternise pas. Pourtant le site, quand il est ouvert, semble vraiment chouette : ils ont ouvert un café au pied du rocher, hyper instagrammable, au coucher du soleil notamment !

Au loin, j’aperçois un rocher dont le trou ressemble à une jarre. Je décide de partir à l’aventure et de tenter d’y accéder : Toyota Corolla 4×4 en action ! Je prends une petite piste un peu plus loin sur la route, qui passe devant une ferme. Les deux messieurs qui y travaillent viennent à ma rencontre pour me renseigner, mais sans parler anglais. Je leur montre une photo du rocher et ils m’expliquent que c’est bien via cette piste, sur la gauche (heureusement que j’ai quelques notions d’arabe, même si les gestes suffisent en général !). Je continue donc sur la piste, et me retrouve en effet au pied de la petite montagne au sommet de laquelle se trouve le trou en forme de jarre. La piste est chaotique, mais j’arrive à monter jusqu’au premier pallier avec la voiture. Après m’être tâtée, je décide de tenter le 2e pallier, mais à mi-parcours les trous deviennent vraiment trop profonds et je n’ai pas assez de hauteur pour les franchir sans abîmer la voiture. Petite marche arrière des plus simples comme vous pouvez l’imaginer, et je finis de monter à pied ! De là-haut, la vue est magnifique, et ce rocher troué est vraiment chouette ! Après quelques photos, je redescends, et direction le Winter Park car il est l’heure de prendre un peu de hauteur…

Je n’avais pas spécialement prévu de faire ce survol en hélicoptère à la base, mais les Saoudiens sont tellement généreux que je n’ai pas dépensé grand chose depuis le début de mon voyage, excepté ma voiture et mon essence. Donc je me suis dit que je pouvais me faire ce gros kiff ! Le tour en hélico dure 30 minutes, coûte 170€ par personne, et permet de survoler tous les sites d’Al-Ula ! 5 personnes peuvent monter dans l’hélicoptère, et le pilote passe toujours devant chaque site d’un côté et de l’autre, pour que tout le monde dans l’hélicoptère puisse en profiter. Ce jour-là, nous ne sommes que 3 donc c’est idéal ! Je monte à côté de la pilote (une femme), et le couple derrière. Je suis à la meilleure place pour en prendre plein la vue ! Après une pesée et un briefing sur les conditions de sécurité, nous embarquons.

Le décollage et les premiers instants de vol sont assez impressionnants, car contrairement à un avion, l’hélico part tout de suite très vite ! Nous commençons par survoler l’Elephant rock, où j’étais ce matin, puis les tombes d’Hegra, la gare de train du Hijaz (construite par les Ottomans pour relier Damas à Médine), le site de Dadan et Jabal Hibran, l’oasis et enfin la vieille ville. Voir Al-Ula du ciel, c’est vraiment un truc génial ! On se rend compte de l’immensité du site, de sa disposition, et de la beauté de notre planète Terre. Chaque fois que je voyage, j’essaie de voir la Terre du ciel, j’adore, je trouve ça majestueux et ultra graphique à chaque fois. Cet angle de vue inédit me donne des frissons à chaque fois… Et honnêtement, quel meilleur endroit qu’Al-Ula en Arabie saoudite pour le faire ? (ceci est une question rhétorique)

30 minutes passent très vite, et après avoir remercié la pilote, nous sommes raccompagnés au Winter Park. Je prends la direction de la vieille ville pour déjeuner là bas, dans le petit café/restaurant où j’ai bu mon jus de grenade la veille, et qui était très sympa : le Palm Garden. Je goûte à Mutabbaq, une sorte de galette croustillante, frite, fourrée avec des légumes ou de la viande. Puis je ne résiste pas au pudding de dattes avec sa sauce au caramel et sa boule de glace vanille ! Je prends le temps du déjeuner pour réfléchir à quoi faire pour Hegra (la visite annulée de ce matin) et comment organiser mes prochains jours. Je décide finalement de faire la visite demain matin car le tour en hélico ne m’a pas permis de voir suffisamment bien les tombes, et je trouve ça vraiment trop dommage de partir d’Al-Ula sans avoir visité le site majeur. Je réorganise donc la suite de mon voyage pour pouvoir caser cette visite demain matin, et je passe au Visitor Center pour changer mon billet !

Puis je rentre à l’hôtel histoire de me poser un peu sur la terrasse de ma chambre, face aux falaises d’Al-Ula, de la golden hour jusqu’à la tombée de la nuit, pour écrire mes carnets de voyage et poster quelques stories. Je dîne rapidement et retrouve le DG de l’hôtel pour boire un petit thé (ça va devenir une habitude haha !) avant d’aller me coucher.

Al-Ula (Hegra), et Wadi Disah

JOUR #12 : 15/11/2021

Enfin, je vais pouvoir voir les tombes d’Hegra de près ! Le tour commence par la gare principale du train du Hijaz, cette fameuse ligne reliant Damas à Médine, construite par les Ottomans. Dès sa construction, le chemin de fer est l’objet d’attaques par les tribus arabes voisines. Même si ces attaques échouent toujours, les Turcs ne réussissent pas à contrôler le terrain sur plus d’un ou deux kilomètres de part et d’autre de la voie. Et l’anecdote qui me fait le plus rire : certains tronçons sont posés sur des traverses métalliques pour contrer les habitudes locales qui consistent à se servir des traverses en bois pour alimenter les feux de camps !

La ligne est endommagée à plusieurs reprises au cours des combats de la Première Guerre mondiale, en particulier du fait des attaques des bandes arabes dirigées par Lawrence d’Arabie. Après l’éclatement de l’empire ottoman, le chemin de fer du Hijaz n’a jamais été remis en exploitation au Sud de la Jordanie. Une tentative de réouverture de la ligne a eu lieu au milieu des années 1960, mais elle est abandonnée à cause de la guerre des Six Jours.

La station est désertée, mais un train est encore là, entier, sur les vestiges des rails, de même que les bâtiments principaux. Dans l’un d’entre eux, une petite exposition retrace l’histoire du fameux train. En le longeant à pied, j’entends parler français. Une jeune femme parle avec son compagnon de voyage, je décide de l’aborder : ça fait du bien de parler français !! Elle s’appelle Eve, elle est en effet française, et nous nous découvrons plus d’un point commun : elle travaille chez Terres d’aventure et à la fondation du groupe Voyageurs du Monde, et son père est un grand directeur de la SNCF ! Le monde est vraiment petit ! Elle est en Arabie saoudite pour quelques jours avec un ami jordanien chez qui elle a passé une semaine avant de venir. On parle de nos ressentis sur ce pays, sur Al-Ula (elle aussi trouve que ça fait un peu Disneyland…), et surtout on se fait des sessions shooting photo pour Instagram, car quand on voyage seule ou avec des mecs, pas facile d’avoir des photos potables autres que des selfies !

La visite se poursuit sur le site même d’Hegra. Hegra était idéalement située à un croisement de routes commerciales. Les caravanes y faisaient escale après de longues journées en plein désert. Les Nabatéens y ont sculpté plus de 100 tombes monumentales dans les formations rocheuses, dans lesquelles l’élite nabatéenne a été inhumée. Des inscriptions, détaillant qui a été enterré à l’intérieur, sont toujours visibles au-dessus de certaines de ces chambres funéraires. La visite commence par Jabal Ithlib, où un triclinium a été creusé dans la roche. Un triclinium, c’est à la fois un café ou l’on buvait des coups, un diwan (salon) où l’on recevait les VIP, et un endroit où l’on parlait politique de la ville et du royaume. La hauteur sous plafond est énorme pour montrer le respect aux personnalités que l’on invitait, et aussi pour faire écho et pour que les gens qui restaient dehors entendent ce qui s’y disait, comme une sorte d’oratoire.

Puis nous arrivons aux tombeaux Nabatéens. Une montagne sur les flancs de laquelle des tombeaux ont été sculptés, de façon grandiose. Tous les tombeaux ont été pillés dans l’Antiquité, et un seul tombeau inviolé a été découvert, permettant d’étudier plus précisément les rites funéraires des Nabatéens. Le site est fouillé depuis 2001 par une équipe franco-saoudienne. C’est au 1er siècle de notre ère que cette spectaculaire nécropole rupestre est aménagée, tandis que les confréries religieuses se multiplient au sein de la cité. Hegra devient une ville de province à l’image de la capitale, Pétra. C’est assez magique de découvrir ces tombes… Elles sont majoritairement dans l’ombre, donc je vous conseille de les visiter plutôt l’après-midi pour en tirer le meilleur parti !

Puis nous arrivons à Qasr Al Farid, « le château solitaire », qui n’est pourtant pas un château mais un autre tombeau Nabatéen, le plus connu et emblématique d’Al-Ula. Le tombeau n’est pas terminé, ce qui permet de constater le contraste entre la sculpture et le rocher brut. Le bas du tombeau est plus travaillé que le haut, qui semble être juste « dégrossi », ce qui semble indiquer que les Nabatéens ont commencé à le sculpter par le bas, ce qui n’est pas commun. Là encore, la façade est dans l’ombre, mais nous arrivons à prendre quelques jolies photos malgré tout, surtout après que tous les bus de touristes soient partis !

Puis retour au Winter Park, et il est temps pour moi de prendre la route de Wadi Dissah pour retrouver Hamoud, mon hôte Couchsurfing. Il m’a demandé d’arriver avant la nuit pour me faire visiter un peu les environs, puis nous passons la soirée et la nuit dans sa ferme, avant de randonner le lendemain dans le Wadi Dissah. Il était trop content de trouver quelqu’un pour randonner avec lui car ses amis sont « tous fainéants », et ne veulent pas marcher ! Il me dit d’être prudente sur la route avec les chameaux, et comme il n’est pas le premier à me le dire je commence à croire que cette route est particulière ! En effet, pas mal de chameaux se baladent le long de la route, voire sur la route, à l’aise ! Et tu as beau les klaxonner, ils vivent leur vie et n’en ont rien à faire !

J’arrive au point de rendez-vous et je retrouve donc Hamoud, qui m’escorte jusqu’à la ferme. Il me montre ma chambre (enfin sa chambre qu’il me laisse gentiment pour la nuit) et j’y dépose mes bagages. Au mur, des dizaines de plaques et posters avec des messages et citations. La première que je vois indique « Your mum is not here, so clean up your own mess ». Ça partait d’un bon sentiment haha ! Hamoud a 41 ans, il vit entre Duba (petite ville côtière), Neom (le projet de nouvelle ville smart où il dirige une clinique), et Disah (où sa famille possède cette ferme et où il aime passer du temps à la campagne, dans la nature, et randonner). Il n’est pas marié et n’a pas d’enfants. Il m’explique que ce n’est pas courant à son âge en Arabie saoudite, mais qu’il ne ressent pas vraiment de pression sociale. Ses parents ont essayé de lui trouver quelqu’un au début, mais il leur a expliqué que ça ne marcherait pas comme ça avec lui, et qu’il voulait garder sa liberté pour voyager, et ils ont fini par comprendre et le laisser tranquille. Hamoud est un grand voyageur. Chaque année, il prend entre 2 et 3 mois de congés pour voyager en Europe ou aux Etats Unis, où il a plein d’amis. C’est dingue comme tous les Saoudiens que je rencontre voyagent énormément ! Je ne sais pas si c’est un héritage des caravanes de bédouins, mais cela semble être une constante ! Bon, peut-être aussi parce que je rencontre des gens de la communauté Couchsurfing…

Nous repartons aussitôt pour faire le tour des environs avant que le soleil ne se couche. Nous traversons un petit oasis au milieu duquel quelques maisons et fermes se succèdent. A l’époque, il y avait beaucoup d’eau et on y faisait pousser un peu de tout : des fraises, des pommes… Maintenant, ce sont principalement des palmiers qui poussent, et encore, ils sont un peu délaissés… Il m’explique qu’un fermier a trouvé une mine d’or sur son terrain, il l’a exploité en secret pendant quelques temps, puis le gouvernement l’a découvert et a mis la main dessus ! Il me montre le terrain en question, entouré de barbelés et gardé jour et nuit. Il m’explique que l’endroit a une très longue histoire, tout comme Al-Ula, mais qu’il n’a pas encore été fouillé. Il me montre un mini tombeau Nabatéen sur le flanc d’une colline et m’explique qu’on ne sait pas si ces petits tombeaux présents dans la région étaient de vrais tombeaux, ou simplement une façon pour les Nabatéens de marquer leur territoire. Sous les fermes de la région, il est sûr qu’il y a des merveilles à déterrer, sûrement une ville entière…

Nous traversons des paysages dignes des États-Unis, et nous arrivons à Wadi Dissah, que Hamoud voulait que je voie avant le coucher du soleil. Il est vrai que les lumières de la golden hour donnent un charme particulier au lieu, et permettent de beaux reflets dans l’eau de l’oued. La montagne principale du wadi, que l’on aperçoit dès l’entrée, s’appelle « aantar », autrement dit le phallus en érection ! Toujours très imagés ces noms d’endroits ! On aperçoit à l’entrée du wadi des palmiers dont les troncs sont noirs : il ne s’agit pas d’une espèce particulière, juste de palmiers qui ont brûlé dans un incendie mais qui ont survécu. En nous promenant, on sent la fraîcheur du wadi, et les odeurs de menthe sauvage viennent taquiner nos narines. Des mini-pastèques, non comestibles, poussent à-même le sol et régalent les singes. Cette visite, c’est un vrai teasing pour la randonnée de demain !

Puis nous revenons sur nos pas et reprenons la voiture. En chemin, nous nous arrêtons dans un petit musée, le musée Fajer Al Tarikh, qui est un peu poussiéreux mais qui a le mérite d’exister. C’est l’heure de la prière donc on nous demande de repasser plus tard. Nous en profitons pour aller nous promener dans le petit village : les vieilles maisons sont abandonnées pour certaines, et même si cela peut paraître moche, je les trouve belles, avec leurs portes en métal délavées et leur charme suranné. La beauté est partout. Hamoud m’ouvre le portail d’une ferme pour me montrer un verger avec plein de manguiers. En juillet-août, c’est la saison des mangues, et apparemment elles sont délicieuses ! Nous revenons au musée pour le visiter, et les hommes ici ne semblent pas trop me calculer, ils s’adressent tous à Hamoud et ne m’adressent pas la parole directement. Je lui demande pourquoi, si c’est parce que je suis une femme. Il m’explique que c’est parce que je suis une femme accompagnée. Ça ne se fait pas d’adresser la parole à une femme devant un autre homme qui pourrait être son mari, ce serait irrespectueux. Il semblerait que les campagnes soient un peu plus « traditionnelles » que les villes !

Sur la route de la ferme, Hamoud s’arrête acheter des choses à manger pour dîner : du poulet rôti avec du riz, et du fromage frais. En arrivant à la ferme, je rencontre son oncle, son cousin et deux de ses amis qui sont venus dîner avec lui avant de rentrer à Duba. Il dépose une partie de la nourriture dans ma chambre et me propose de dîner là et de les rejoindre après. Je m’étonne qu’il ne me propose pas de dîner avec eux : « habituellement les femmes préfèrent manger de leur côté, tranquilles, c’est pour ça. » Je lui dis que si ça ne les dérange pas que je mange avec eux, moi ça ne me dérange pas non plus. Il est gêné de me dire qu’il n’y a pas de couverts, je le rassure en lui disant que cela fait 10 jours que je fais des boulettes de riz avec mes mains ! Et me voilà attablée dehors, à faire des boulettes et à manger avec la main droite ! Car ici, on ne mange et on ne boit qu’avec la main droite (le diable mangeait avec sa main gauche). De même, quand on reçoit quelque chose de quelqu’un, on le prend toujours avec la main droite (avec la main gauche, cela voudrait dire que vous ne le respectez pas).

Le repas est simple et délicieux : le poulet avec le riz, foul (haricots mixés avec de la tomate et des épices) avec le pain shraq (une tuerie ce pain, un des meilleurs que j’aie jamais mangés !), du fromage frais avec de l’huile, et du laban (sorte de lait caillé) en boisson. Rien de mieux que les repas de la campagne ! Après le dîner, on se retrouve au coin du feu pour boire du thé au lait (ici ils le mixent avec du lait de chèvre ou de vache, ou les deux !).

Hamoud me propose une petite marche nocturne autour de la ferme, pour profiter du silence de la campagne. Il espère me faire entendre les hurlements d’un loup qui vit dans la montagne voisine, mais il ne hurle pas ce soir. Et tant mieux, car je ne suis pas sûre que j’aurais bien dormi sinon ! Nous papotons, et il m’apprend qu’il est guide officiel à Duba. Ce n’était pas spécialement dans son plan de carrière initial, mais comme il est le seul à parler bien anglais (il parle vraiment comme si c’était sa langue maternelle), le ministère le lui a demandé. Ils font souvent appel à lui pour traduire, même pour des trucs qui n’ont rien à voir avec le tourisme. Je lui demande aussi pourquoi tous les travailleurs sont Indiens, égyptiens ou éthiopiens. Je fais ma naïve en lui demandant si c’est parce qu’il n’y a pas assez de main d’œuvre saoudienne ! Sa réponse ne me surprend pas : « c’est surtout que les Saoudiens ne veulent pas faire ce genre de boulots, qu’ils ne trouvent pas assez bien pour eux ». Hmmm… c’est bien ce qu’il me semblait !

En rentrant à la ferme, je prends une bonne douche et me rends compte que les serviettes de toilette qu’il m’a données sont neuves, tellement neuves qu’elles ont encore l’étiquette ! Je trouve ça touchant qu’il soit allé acheter des serviettes toutes neuves pour m’accueillir ! Il prend ses affaires pour dormir dehors à la belle étoile et me laisser la chambre, trop sympa !

Randonnée à Wadi Disah, et Duba

JOUR #13 : 16/11/2021

Réveil à la ferme ce matin : j’ai super bien dormi, il n’y avait pas un bruit ! Hamoud a eu un peu froid lui, tu m’étonnes, il fait un peu frisquet dehors ! Nous faisons un petit tour rapide de sa ferme, et nous prenons la voiture car nous sommes attendus à la ferme de son oncle pour le petit-déjeuner. La piste est pleine de petites bosses qui se créent à force des voitures qui passent, et que l’on appelle « metnaj » : pas très agréable, mais au moins ça réveille !

Hamoud m’apprend que son oncle a 3 femmes, ce qui même ici fait beaucoup (en général les hommes en ont une ou deux). Son père à lui en avait 2, donc il a 16 frères et sœurs. J’en profite pour poser quelques questions pratiques : chaque femme vit dans son propre appartement/sa propre maison, mais à côté en général. Lui a grandi avec ses demi-frères et sœurs, ils étaient souvent ensemble. D’ailleurs hier au dîner l’un d’entre eux était là.

Nous arrivons à la ferme de son oncle et Hamoud me fait le tour du propriétaire. La lumière matinale sur les champs est magnifique. Au milieu d’un champ, un lit : les gens ici dorment souvent dehors pour profiter de la fraîcheur et du calme. Je me dis que celui qui dort là doit être heureux. Puis Hamoud me présente les chèvres, qui ont de longues oreilles qui pendent ! Il m’explique aussi la reproduction des palmiers : il existe des palmiers mâles et des palmiers femelles. Seules les femelles produisent des dattes, et un seul mâle suffit pour polliniser de nombreuses femelles, donc en général les fermiers n’aiment pas trop les mâles ! Si une femelle donne beaucoup de bonnes dattes, on va chercher à la faire se reproduire, et ses filles/fils (repousses) peuvent se vendre cher !

De retour sur la terrasse, un petit verre de thé au gingembre m’attend : c’est épicé, c’est fait pour réchauffer en hiver ! Bon, pour eux c’est l’hiver, mais il fait déjà 24 degrés ce matin, donc personnellement je n’ai pas besoin d’être réchauffée ! Comme hier, il n’y a que des hommes à la ferme. Nous sommes en semaine, les femmes sont en ville, gèrent les enfants qui vont à l’école, et les rejoignent plutôt le weekend. Ils préparent le pain traditionnel, qui cuit en galettes rondes étalées sur les parois d’un four. Ils sont heureux de me montrer comment ils font et moi je suis très heureuse de pouvoir documenter tout ça ! Puis l’un des hommes apporte une grande marmite. Quand il l’ouvre, je m’attends à trouver des haricots, ou une bouillie quelconque, un truc qu’on mange au petit dej quoi ! Mais non, c’est « mougalgal », un ragoût de viande de chèvre cuite à l’eau, miam ! Croyez-moi, de bon matin, c’est un peu dur ! J’ai voulu de l’immersion, j’en ai ! Les mouches se joignent à nous pour le petit dej : je ne sais pas pourquoi mais certaines régions en sont infestées, et Wadi Dissah en fait partie, encore plus dans les fermes.

Le fait que nous allions randonner me sert d’excuse pour ne pas trop manger (il ne faudrait pas que je sois trop lourde), et l’oncle nous raccompagne à la voiture et nous parfume les mains avec de l’huile avant de partir (la même que les Bédouins avaient utilisée quelques jours auparavant). Je demande à Hamoud quelle est la signification de cette tradition : cela veut dire « merci d’être venus pour partager ce repas, vous serez toujours les bienvenus » et le parfum sur les mains permet aussi d’estomper l’odeur de la nourriture, même si on s’est lavé les mains.

En route, nous passons devant un camélodrome (je vous mets au défit de placer ce mot dans une discussion) : les courses sont tous les samedis, mais les Bédouins les entraînent tous les jours. On en voit s’entraîner au loin donc Hamoud prend la piste pour s’approcher. Ils les font marcher le matin et courir l’après-midi : de vrais athlètes ! Plein de gens du milieu (des Qataris notamment) viennent le samedi pour acheter les dromadaires les plus performants. En revanche, pas de paris, car parier est interdit en islam ! Il m’apprend un autre interdit de l’islam que je ne connaissais pas : les hommes n’ont pas le droit de porter de l’or (cela ne s’applique pas aux femmes). Je lui demande pourquoi et je sens bien qu’il ne connait pas la réponse mais il me raconte que l’or affecterait négativement le taux de globules blancs des hommes et pas des femmes… Il paraît les Arabes sont trop fiers pour dire « je ne sais pas » donc ils inventent (petite pensée pour Sultan qui m’avait glissé ça dans une conversation !)…

Hamoud me dit qu’il est trop heureux d’avoir une partenaire de randonnée aujourd’hui, car il randonne seul 2 à 3 fois par semaine dans le Wadi Dissah, et la plupart du temps il est seul car ses amis n’aiment pas marcher. En revanche il ne randonne jamais le weekend car le wadi est bondé : tous les gens du coin viennent y pique-niquer, et c’est un défilé de 4×4 ! Donc vraiment à éviter le weekend si vous voulez profiter de la quiétude du lieu : et pour avoir été seule dans ce wadi pendant 4h, je peux vous dire à quel point c’est magique de le découvrir à pieds, tranquillement. Nous avons croisé quelques 4×4, des touristes qui reliaient Tabuk et Duba en traversant le wadi (c’est possible et certaines agences locales le proposent), mais je ne vous le recommande pas, sauf si vraiment vous n’avez pas le temps : c’est tellement mieux de le découvrir à pieds en prenant le temps ! D’autant que la randonnée est accessible à tous : il n’y a aucun dénivelé (excepté quelques rochers que vous pouvez escalader pour avoir une jolie vue, mais rien d’obligatoire), et vous pouvez ajuster la durée de la rando en faisant demi-tour quand vous voulez ! Pas mal de coins à l’ombre, mais aussi des endroits à découvert, donc à éviter l’été car la chaleur serait trop importante. Si vraiment vous avez la flemme, il y a des jeeps à louer (avec chauffeur) à l’entrée du wadi : compter 300 riyals (70€) par jeep pour faire l’aller-retour dans le wadi.

Pendant la rando, nous discutons de plein de sujets différents, et notamment de plein de souvenirs de voyages. Car comme je l’ai déjà dit, Hamoud est un grand voyageur. Il a déjà été en France 3 fois, et il me raconte qu’une fois il est tombé dans un Airbnb naturiste dans le Sud de la France ! Je suis morte de rire rien que d’imaginer sa tête et ce qui s’est passé dans sa tête de Saoudien quand le propriétaire l’a accueilli à poil hahaha ! Le choc des cultures ! Il me raconte aussi comment il s’est fait voler son appareil photo à Miami car il l’avait laissé en évidence sur le siège de sa voiture, comme il le fait ici ! A priori, les Saoudiens obtiennent assez facilement des visas pour voyager, un peu comme nous Européens. Je l’invite à venir visiter le Maroc, et il rigole en m’expliquant que s’il va au Maroc seul on va le regarder de travers ! Il me dit ce que je savais déjà : pour les Saoudiens, le Maroc c’est un haut lieu de prostitution. Quand un homme saoudien dit qu’il part seul en voyage au Maroc, on sait pour quelles raisons ! Un peu comme nous avec la Thaïlande… Mais il me promet qu’il viendra quand même, pour voir le vrai Maroc.

Nous croisons des dromadaires en liberté, et je lui demande s’ils sont sauvages ou s’ils appartiennent à quelqu’un. Il me confirme la deuxième option : ils sont marqués dans le cou pour qu’on puisse savoir à qui ils appartiennent, comme nos vaches à nous ! Hamoud me fait beaucoup rire car il a des tics de langage, des expressions qu’il utilise tout le temps en anglais : « That’s how it is » et « That’s something » notamment ! Il m’a marquée avec ces expressions, je pense que je penserai à lui à chaque fois que je les utiliserai maintenant !

Deux fois pendant la randonnée, nous escaladons un gros rocher pour avoir une jolie vue en hauteur, et nous en profitons pour faire voler le drone. J’étais trop contente quand Hamoud m’a dit qu’il avait un drone : moi qui n’ai pas pu emmener le mien (il faut être Saoudien ou résident pour obtenir une autorisation), je suis souvent un peu frustrée de ne pas pouvoir avoir de vues du ciel ! Au moins, pour Wadi Dissah, j’en aurai ! Sur le 2e rocher, Hamoud me réserve une magnifique surprise : sur le dessus, le rocher est couvert d’inscriptions talmudiques ! On ne les voit pas quand on est dans le wadi, il les a découvertes en voulant s’installer sur ce rocher pour pique-niquer (ils ont vraiment le chic pour trouver de super spots de pique-nique). Les inscriptions sont magnifiquement conservées, l’ascension valait le coup ! A d’autres endroits dans le wadi, les inscriptions sur les parois ont été recouvertes de tags : les jeunes ne peuvent pas s’empêcher de revendiquer le nom de leur tribu visiblement ! Heureusement, le gouvernement nettoie régulièrement, et la police veille tant qu’elle peut sur l’endroit pour qu’il ne soit pas trop détérioré.

Un peu plus loin dans le wadi, on constate de nombreux petits trous creusés dans la roche, comme des prises d’escalade, mais qui sont disposés de façon horizontale et régulière. Le niveau de l’eau à l’époque était beaucoup plus bas (le sable vient remplir le wadi petit à petit) donc ça ne pouvait pas être une sorte de pont. A ce jour, personne ne sait qui a fait ça et à quoi cela servait. La curiosité de Hamoud est piquée : il me confie qu’il aimerait remonter le temps pour comprendre. Nous nous arrêtons pour manger quelques fruits et boire un coup. Un 4×4 s’arrête et propose de nous ramener à la voiture. C’est adorable, mais nous préférons marcher pour profiter du wadi jusqu’au bout !

Après avoir retrouvé la voiture, nous rentrons à la ferme pour déjeuner. En voiture, Hamoud dégaine sa playlist française (c’est marrant, ils ont tous ce réflexe de me faire écouter de la musique française, c’est une attention toute mignonne je trouve), et je me retrouve à écouter Maître Gims au milieu de nulle part en Arabie saoudite ! Ils sont tous fans d’Indila et de Zaz également ! Et des vieilles chansons de Brel, Edith Piaf… Nous déjeunons simplement un plat de foul (fèves) avec du pain et du thé, sur la terrasse, avant de prendre la route pour Duba, chacun avec sa voiture (1h de route environ). Sur la route, il s’arrête pour le montrer un rocher : son père s’arrêtait souvent là pour faire une petite sieste quand ils faisaient de longs trajets depuis Jeddah ou Médine, et il se rappelle qu’il faisait du toboggan avec ses frères et sœurs sur le rocher !

Puis nous arrivons à Duba, petite ville balnéaire d’environ 60 000 habitants en comptant l’agglomération. Après avoir déposé mes affaires chez lui, nous partons visiter Duba avant que le soleil ne se couche. J’étais pressée de voir la mer donc nous commençons par la corniche, avec sa tour Eiffel (eh oui) ! Hamoud m’explique qu’ils ont rénové toute la corniche il y a peu, et qu’ils avaient mis des espèces de grosses boules au bout de la corniche, en décoration. Sauf que du coup, ces boules sont devenues « les boules du maire » et la risée de tous les habitants, donc il a fini par les retirer hahaha ! Nous allons ensuite visiter la vieille ville, que l’ancien maire a détruit à hauteur de 50% environ, ne voyant pas l’intérêt de conserver d’anciens bâtiments… Tellement dommage ! Quelques jolies maisons sont encore sur pieds, mais cela nécessiterait une bonne rénovation. Après la vieille ville, direction la grande mosquée de Duba dans laquelle je peux entrer en étant voilée (en Arabie saoudite, les non-musulmans peuvent entrer sans problème dans les mosquées). Puis un petit tour sur le port s’impose, très mignon aux lueurs du coucher du soleil.

Pour le coucher du soleil, il m’emmène en haut d’une colline pour avoir une vue panoramique de Duba, et en chemin il me montre des vieux messieurs assis sur un tapis en bord de route, en train de jouer au « sija » (ou seega), un ancien jeu égyptien qui remonterait à 1300 avant JC, joué plutôt par les pauvres et les bédouins, et qui se joue encore aujourd’hui (même si cela a tendance à se perdre). Pour connaître les règles du jeu, cliquez ici.

Au retour, il s’arrête dans une petite boulangerie de quartier pour que je puisse voir la fabrication du pain shraq, ce pain/galette délicieux : le boulanger a le coup de main, c’est le moins qu’on puisse dire ! Dans ce même quartier, il me montre son ancienne maison, là où il a grandi, et le marché sur lequel il jouait quand il était enfant. De retour à la maison (il a son appartement sur le toit et sa mère habite en dessous), on s’installe sur le toit-terrasse pour boire un café et déguster une part du gâteau que sa sœur a fait pour nous. « Tu comprends pourquoi je m’échappe à la ferme le plus souvent ? Si je restais ici, je finirais obèse ou diabétique ! » C’est vrai que le gâteau est délicieux donc je n’en laisse pas une miette… Sa mère nous rejoint sur le toit pour papoter et boire un café. Elle ne parle pas un mot d’anglais, mais elle semble très heureuse que je sois là, elle m’embrasse et n’arrête pas de sourire ! Elle ne sait pas lire donc elle demande à son fils de composer les numéros sur son téléphone pour passer des coups de fil. Hamoud me dit qu’il voulait lui apprendre, mais elle ne veut pas, elle dit que c’est trop tard pour elle.

Le frère de Hamoud arrive avec le dîner : ce soir, je vais goûter à « saadiya », un plat typique de la région côtière (jusqu’en Jordanie d’ailleurs puisque j’en avais déjà mangé à Aqaba). C’est un plat de poissons de la mer rouge avec du riz noir cuit avec des oignons. Et il y a également du « fahita » : des crevettes et des champignons dans une sauce à la crème et au poivre. Une tuerie ! Puis nous sortons faire un tour dans Duba by night. Hamoud veut me faire goûter à « yansun », une infusion de plantes, dont du réglisse, qui se voit en hiver et qui est bonne pour la gorge. Une autre infusion que l’on boit beaucoup ici et qui est bonne pour la digestion : « helba ». J’aurais plutôt eu besoin de celle-là avec tout ce que j’ai mangé ce soir ! Il est temps de rentrer se coucher (Hamoud m’a laissé son appartement et dort chez sa mère en-dessous), car demain matin nous partons à 7h pour explorer le Nord !

Madyan, Wadi Taybe Essm, Ain Altabaka

JOUR #14 : 17/11/2021

Ce matin, Hamoud a troqué son tee-shirt Harley Davidson pour la tenue traditionnelle ! Il m’explique que c’est la tenue obligatoire quand on travaille pour le gouvernement, et comme il doit passer à son bureau avant qu’on aille se balader, et qu’en plus il m’accompagne en qualité de guide officiel aujourd’hui (c’est ce qui justifie qu’il ait obtenu les accès à certains sites), il n’a pas trop le choix que de porter la tenue traditionnelle ! Il m’explique qu’il la porte quand il va au travail, quand il officie en tant que guide, et aussi pour les occasions familiales. En dehors de ça, il s’habille à l’occidentale. Mais il m’explique qu’il y a encore quelques années, c’était très mal vu de s’habiller à l’occidentale ou en tenue de sport. « On n’était pas un homme si on ne s’habillait pas en tenue traditionnelle ! Alors imagine si je portais un short ! » Heureusement, les temps changent, et même si beaucoup d’hommes portent encore la tenue traditionnelle, ceux qui ne la portent pas ne sont pas jugés pour ça. Les couleurs de son keffieh sont hyper originales, j’adore : le blanc est remplacé par un marron, et le rouge par un framboise. Il me dit qu’il est tout neuf et que c’est la première fois qu’il le porte !

Aujourd’hui, nous prenons la direction du Nord du pays. Toute cette zone, au Nord-Ouest du pays, sur la côte du golf d’Aqaba, est l’objet d’un énorme projet du gouvernement saoudien : Neom. L’objectif est de construire une ville smart dans cette zone, qui s’étendrait sur 70km de long et 1km de large. On la surnomme « the line ». L’idée est de pouvoir tout faire à pieds, sans voiture, et donc d’avoir tous les commerces à proximité des zones résidentielles. L’aéroport sera terminé en 2024 normalement, et ils sont en train de construire la ville. L’idée est que cette zone soit complément à part, avec des lois différentes de celles du reste du pays, beaucoup plus permissives. Peu importe sa nationalité, on pourra investir là bas (ce n’est pas le cas dans le reste du pays aujourd’hui). L’alcool serait autorisé… Une ville à l’occidentale en quelque sorte. Une sorte de vitrine à l’international aussi, et un moyen d’intégrer l’économie du pays dans l’écosystème international.

Le problème, ce sont les aspects sociaux de ce projet. Le gouvernement a dû déplacer 20 000 personnes pour construire Neom. Évidemment, les gens ont été dédommagés et relogés. Mais ils n’ont pas vraiment eu le choix… Je ne vous dirai pas qui m’a raconté cette histoire pour ne pas mettre en danger cette personne, mais celle-ci m’a confié avoir perdu un ami dans ce projet. Un ami qui habitait la zone et n’a pas voulu quitter sa maison. Il a été assassiné dans des circonstances mystérieuses… Une cinquantaine de personnes seraient en prison pour les mêmes raisons, et on n’a plus entendu parler d’elles depuis… Voilà, il me semblait important de raconter cette histoire pour nuancer ce que je vis sur place : même si ce pays est très différent de l’image qu’on en a, même si les choses changent, le respect des droits de l’Homme n’est pas encore au top

Revenons à nos moutons ! Hamoud fait un petit stop à la clinique qu’il dirige pour vérifier que tout va bien, et nous prenons la direction de Madian (ou Madayan Shoaib). Le lieu semblerait correspondre à l’ancienne cité religieuse de Madian, la ville du Prophète Chouaib (Jethro), où Moïse a séjourné pendant 10 ans. Il a été occupé par les Nabatéens aux alentours de 300 av. JC, et on peut y admirer de jolis tombeaux creusés dans la roche. J’ai beaucoup aimé ce site, même s’il est moins grand et impressionnant que celui d’Al-Ula, car contrairement à lui, il est moins « organisé ». On visite à son rythme, en liberté, on peut entrer dans les tombeaux… Et on est seul ! Hamoud me fait profiter de ses talents de photographe et nous visitons le petit musée attenant au site, avant de continuer notre découverte de la région.

A 30 minutes de route environ, sur la côte, se trouve un wadi peu connu : Taybe Essm (que l’on trouve aussi parfois écrit Taybe Ism), ce qui signifie « un bon nom ». L’histoire veut que deux hommes y aient croisé une bergère et lui aient demandé le nom du wadi. À l’époque, le wadi s’appelait « chatte » car son entrée a la forme d’un sexe féminin ! Mais la bergère, timide, n’a pas osé prononcer le nom du wadi et leur aurait répondu « il a un bon nom ». C’est marrant comme tout se rapporte toujours au sexe, dans un pays où c’est pourtant tabou ! On ne dira pas que c’est la frustration qui en est à l’origine, non non non !

Quoi qu’il en soit, ce wadi est fermé au public (il sera peut-être réouvert quand le projet Neom sera terminé), et il faut demander une autorisation pour s’y rendre. A priori il faut être accompagné d’un guide, qui remplit un formulaire et envoie la demande à Riyadh, au moins une semaine avant votre venue. Mais si certains ont envie de le tenter en solo, j’ai le formulaire et l’adresse mail, n’hésitez pas à me demander ! Et même si vous avez l’autorisation, l’accès peut vous être refusé sur place si une personnalité officielle décide de le visiter ce jour par exemple. Donc mieux vaut prévoir un plan B au cas où.

L’entrée du wadi est grandiose, car celui-ci se jette directement dans la mer rouge! Hamoud m’explique que la légende dit que Moussa (Moïse), quand il a séparé la mer en deux, aurait aussi séparé la montagne (dans la continuité de la mer j’entends), et le wadi TaybeEssm serait né ainsi. « Mais ne crois pas tout ce qu’on dit, ce ne sont que des légendes, la vérité c’est que c’est le vent et l’eau qui ont creusé le wadi ! »

Le wadi TaybeEssm est très différent du wadi Disah. Il est plus étroit, et beaucoup plus volcanique, sombre. Il y a beaucoup moins de végétation et de sable aussi. Nous avançons et il faut bien choisir où mettre ses pieds : mon pied droit s’enfonce dans des sables mouvants et je me retrouve avec des chaussures bicolores, et surtout un pied droit qui fait « floc » ! Au milieu du wadi, des pierres disposées en arc de cercle indiquent la direction de la Mecque : une petite mosquée improvisée en quelque sorte. Il y a vraiment des mosquées partout dans ce pays ! Nous avançons jusqu’à une petite oasis dans le wadi, où il y a enfin un peu de verdure, avant de rebrousser chemin. Ce wadi a une atmosphère particulière, très brute, pour ne pas dire hostile parfois. La pierre volcanique noire dégage cette énergie je pense, de même que le manque de verdure. Et pourtant, on s’y sent bien. Aucun réseau, rien, on est coupés du monde ici !!

Nous revenons sur nos pas jusqu’à l’entrée du wadi pour faire voler le drone et faire quelques images du wadi vu du ciel, et aussi pour admirer la mer rouge avant de reprendre la route. Nous nous arrêtons à Ain Altabaka, qui ferait un spot de pique-nique sympa. Les gens du coin l’appellent Ain Moussa car selon eux, c’est Moussa (Moïse) qui aurait fait jaillir la source. Mais là encore, Hamoud est un peu sceptique…

Puis nous longeons la mer rouge pendant un moment, et nous arrêtons sur une aire d’autoroute pour déjeuner. Seul un restaurant de burgers est ouvert, et entre les plats à base de riz bien huilé, la junk food, les pique-niques à base de Pringles, les pâtisseries et les boissons qui sont toutes ultra sucrées, mon corps commence à saturer ! Je commence à avoir plein de boutons et les fruits et légumes me manquent cruellement ! Je ne sais pas si le régime saoudien a toujours été comme ça ou s’il s’est dégradé avec l’américanisation de la société, mais j’avoue que je tuerais pour une bonne soupe de légumes ou une salade (qui aurait cru que je dirais ça un jour ?) !

Nous rentrons à Duba en milieu d’après-midi midi car j’ai 3h30 de route qui m’attendent jusqu’à Umluj. Avant d’arriver à Duba, Hamoud s’arrête dans un magasin sans me dire pourquoi, et je le vois ressortir avec un keffieh aux mêmes couleurs que le sien pour me l’offrir ! Je suis trop heureuse car j’avais vraiment flashé sur les couleurs ! Une fois de plus, je croise sur ma route une belle personne, avec un cœur gros comme ça ! ❤

Une fois arrivés à Duba, je prends une petite douche, boucle ma valise, et descends chez la maman de Hamoud pour boire un dernier café et déguster la pâtisserie qu’elle a faite : une sorte de tiramisu hyper crémeux et super bon ! Elle n’arrête pas de me remercier d’être venue alors que c’est moi qui devrais la remercier de m’avoir accueillie ! Elle est trop mignonne ! Il est 16h, yallah, c’est l’heure de partir. Direction Umluj, à plus de 300 km de là, où une petite chambre d’hôtel m’attend pour la nuit. En arrivant, je me rends compte que j’ai gardé la clé de l’appartement de Hamoud (#boulet), heureusement il a plusieurs doubles (ouf !) donc il me dit de la jeter ! Je n’aurai pas le temps de visiter la ville (a priori, la vieille ville est petite mais mignonne, et surtout la ville offre pas mal de possibilités de sorties en bateau et de plongée), car demain matin je prends la route pour Médine, une étape importante de ce voyage !

Médine

JOUR #15 : 18/11/2021

Je quitte Umluj sans en avoir vu grand chose, mais il faut faire des choix quand on ne passe que 3 semaines en Arabie saoudite ! Et Médine m’attend, enfin c’est plutôt moi qui attends Médine avec impatience ! La route est assez longue (4 heures) et monotone, les paysages n’ont rien d’extraordinaire. Alors je m’occupe comme je peux, en mangeant les petits gâteaux que Hamoud m’a donnés avant de partir hier, en chantant à tue-tête, et aussi en révisant mes ablutions ! Je dis réviser, mais c’est plutôt apprendre comment faire, car je ne m’étais jamais penchée sur la question ! Tuto YouTube à l’appui, j’essaie de mémoriser chaque geste. On lave 3 fois la main droite, puis 3 fois la main gauche, 3 fois jusqu’au coude droit, puis le coude gauche, on lave sa bouche 3 fois, son nez 3 fois, son visage 3 fois, puis on passe sa main dans ses cheveux du front jusqu’à la nuque, puis de la nuque jusqu’au front, on lave ses oreilles, puis son avant-bras droit 3 fois, son avant-bras gauche 3 fois, son pied droit 3 fois et son pied gauche 3 fois.

Mon portable n’a plus de batterie donc j’allume la radio à la place de ma playlist, et je tombe sur une radio en anglais, une animatrice saoudienne y donne des conseils pour surmonter une rupture amoureuse et passe des musiques déprimantes en guise d’intermèdes musicaux. Je rigole toute seule car elle parle beaucoup pour ne pas dire grand chose, et en mode « drama queen ». Je reconnais bien là le grand romantisme des arabes ! Etant déjà une experte de la rupture amoureuse, je remets ma playlist ! Quelques dizaines de minutes plus tard, j’entre dans Médine et le hasard (ou le mektoub) veut que ma playlist choisisse la chanson Hallelujah. Je souris en pensant à la symbolique.

Je prends la direction de l’aéroport, car je vais être accompagnée les 3 prochains jours ! Ce n’était absolument pas prévu, mais ce voyage est plein de surprises à tous points de vue ! Quand j’étais à Dammam, j’avais fait 2 demandes de Couchsurfing. Le premier hôte m’avait répondu Ok donc j’étais allée dormir chez lui. Et quelques minutes après, le 2e m’avait aussi répondu ok. Je m’étais excusée de ne pas venir, m’étant engagée par ailleurs, et très sympa il m’avait recommandé des lieux à visiter et des restaurants pour le lendemain. Il m’avait demandé mon programme pour la suite du voyage, et était très enthousiaste à l’idée que j’aille à Al Bahah, sa région préférée. « Ah mais attends tu y vas un weekend, j’ai trop envie de me joindre à toi, en plus j’ai un ami là bas, il pourra sûrement nous héberger ! » Allez, c’est parti ! J’adore ce genre de situations improbables ! Quelques jours plus tard, il prenait ses billets d’avion, et me voici en route pour l’aéroport pour récupérer Ahmed !

J’arrive donc à l’aéroport et attends Ahmed devant l’agence de location de voiture Budget, car nous devons l’ajouter comme conducteur additionnel sur le contrat pour les prochains jours. Un Saoudien est en train de réserver une voiture et entame la conversation en me demandant d’où je viens. Quand Ahmed arrive, il lui dit qu’il a cru que j’étais Saoudienne (faut croire que je porte bien le voile !). Nous ajoutons Ahmed au contrat, et au moment de payer, le Saoudien tend sa carte et insiste pour payer ! Ahmed bataille avec lui, mais le Saoudien ne lâche pas l’affaire et nous paye le conducteur additionnel. « J’ai beaucoup voyagé et je peux te le dire : tu ne trouveras ce genre de personne dans aucun autre pays dans le Monde ! Surtout les gens de Médine, ce sont vraiment des gens au cœur pur. »

Nous prenons la voiture direction le Mont Uhud, où Yasser, un ami d’Ahmed, nous rejoint pour nous expliquer un peu plus l’histoire de cette petite montagne (plus une colline qu’une montagne). Quand il arrive, en jean tee-shirt, rasé de près, je me dis qu’il est plutôt open et sans trop réfléchir je lui tends la main pour lui dire bonjour. Je me prends un gros vent ! Je déteste ce genre de moment malaisant… Une fois de plus, je me dis que l’habit ne fait pas le moine, dans un sens comme dans l’autre ! Après cela ne l’a pas empêché d’être très sympa et de nous donner de son temps pour nous parler de Médine hein !

En parlant de cela, le Mont Uhud fut le site de la 2e bataille entre musulmans et non-croyants. La bataille a eu lieu le 19 mars 625, entre une petite armée musulmane de Médine dirigée par le prophète Mahomet, et une armée plus importante dirigée par Abu Sufyan ibn Harb de La Mecque, la ville d’où de nombreux musulmans avaient déjà émigré pour suivre Mahomet. En fait, la bataille de Uhud est la deuxième rencontre militaire entre les Mecquois et les musulmans, précédée par la bataille de Badr un an auparavant, au cours de laquelle une petite armée musulmane avait vaincu l’armée mecquoise beaucoup plus importante. Les Mecquois voulaient venger leurs pertes, mais une fois de plus les musulmans semblaient partis pour gagner. Jusqu’à ce qu’une partie des combattants musulmans désobéissent à Mahomet en quittant leur poste pour piller les Mecquois tués au combat, et que les forces mecquoises en profitent pour reprendre le contrôle de la bataille. De nombreux musulmans ont été tués, dont Hamza Ibn Abd al-Muttalib, oncle et frère adoptif de Mahomet, qui lui-même a été blessé. Les Mecquois repartirent chez eux, fiers de cette victoire.

Après cette petite explication historique, nous achetons quelques dattes Ajwa, les fameuses dattes de Médine, que tout le monde me conseille de goûter ! Mais honnêtement, je ne les ai pas trouvées particulièrement meilleures que toutes celles que j’ai mangées jusque-là. Je peux même dire que j’en ai mangé des meilleures (je me rappelle des dattes quasi-caramélisées à Ha’il). Nous prenons quelques photos des pigeons qui ont envahi l’esplanade de la mosquée, construite au pied du mont. Le soleil se couche doucement, la lumière est douce… Yasser nous abandonne et nous nous dirigeons vers la grande mosquée pour la prière du Maghreb (le coucher du soleil). D’ailleurs, le Maroc en arabe se dit Maghreb, car c’est le pays le plus à l’ouest du monde arabe, là où le soleil se couche…

Nous garons la voiture dans le parking souterrain sous la mosquée et je me couvre entièrement : abaya + hijab. Le soleil se couche, et nous entrons dans la mosquée du Prophète de Médine, sur l’esplanade. Le temps est suspendu. Je retiens mon souffle. Moment magique. L’appel à la prière résonne, et la voix pure du muezzin me transporte. Je prends quelques photos du lieu, de l’effervescence des gens qui affluent pour la prière, de la diversité des tenues (des musulmans du monde entier viennent prier ensemble, quelle que soit leur langue, leur couleur, leur culture, leurs traditions, leur tenue…).

Puis je me sépare d’Ahmed, car hommes et femmes ne prient pas au même endroit. Je suis les femmes, c’est le meilleur moyen de savoir où aller ! Je trouve un panneau indiquant des toilettes pour femmes donc je m’y rends pour faire mes ablutions. Je m’installe dans un coin sans personne car j’ai peur de mal faire donc je préfère qu’on ne me voie pas ! Je fais mes ablutions telles que je les ai apprises plus tôt dans la voiture, et je remonte sur l’esplanade. Je me suis laissée porter par le flow, et me suis installée sur un tapis. Et j’ai eu envie de prier… Je ne savais pas comment faire donc j’ai suivi le mouvement, en faisant comme elles. Entourée de toutes ces femmes qui priaient, j’ai pleuré. Les larmes coulaient pendant que je priais… C’était beau, c’était puissant. J’en ai encore les larmes aux yeux de l’écrire. Tellement de gratitude d’avoir vécu ce moment. J’ai repensé à ce que Majeed m’avait dit à Dammam : « je crois que ton cœur sait déjà, c’est ton esprit qui n’est pas encore convaincu. »

Je retrouve Ahmed, il me demande comment ça s’est passé et filme ma réponse. Je ne sais pas pourquoi il a filmé à ce moment-là, mais il a capturé un très beau moment, plein d’émotions. Il m’explique qu’en partant de la mosquée il faut que nous fassions une Douaa, une prière à Dieu. Nous prenons donc un instant pour faire cette Douaa avant de regagner la voiture. Ni lui ni moi n’avons déjeuné aujourd’hui, donc nous en profitons pour acheter un petit sandwich aux crevettes à Al Baik, qui est une chaîne de fast-food typique d’Arabie saoudite : « tu ne peux pas quitter l’Arabie saoudite sans avoir mangé à Al Baik ! » Je reconnais que le sandwich était plutôt bon !

Après avoir grignoté ce sandwich, nous retournons à la mosquée pour la 5e et dernière prière de la journée, Ichaa. Cette fois-ci, j’entre et prie à l’intérieur de la mosquée. Elle est magnifiquement décorée. Proche de l’entrée, j’aperçois plein de gros bidons d’eau alignés, où l’on peut se servir de l’eau de « Zamzam ». A la Mecque, il existe un puits d’eau duquel coule l’eau de Zamzam, considérée comme une eau miraculeuse et une eau bénite par les musulmans. Elle est importée de la Mecque à Médine et distribuée ainsi dans la mosquée.

Après la prière, nous retrouvons Yasser, l’ami d’Ahmed. Il m’explique que la mosquée originale a été construite par Mahomet au 7e siècle. Les califes et rois suivants l’ont agrandie, et le premier édifice ne représentait qu’une petite partie du bâtiment actuel. L’emplacement de la mosquée a été choisi d’après l’endroit où la première prière du vendredi a eu lieu dans la ville. Une légende dit également que Mahomet laissa à son dromadaire le soin de déterminer le lieu en lui relâchant la bride. Le dromadaire s’arrêta sur un large terrain vide et s’agenouilla. C’est sur ce terrain que la mosquée de Médine aurait été bâtie.

La mosquée initiale est de style ottoman, donc l’un des minarets est ottoman. Les autres minarets ont été édifiés plus tard, au cours des différents agrandissements, et sont de style mamelouk. La mosquée abrite également le tombeau de Mahomet, d’Abubaker et d’Omar (deux de ses compagnons), et un cimetière musulman (10 000 âmes, les premiers musulmans, y reposeraient). Le cimetière date de plus de 1400 ans. Tout autour de la grande mosquée on trouve des petites mosquées. Yasser nous explique qu’à l’époque on priait pour la pluie, et que ces prières devaient avoir lieu en dehors de la ville. Comme la ville de Médine à l’époque était délimitée par les murs d’enceinte actuels de la grande mosquée, ces mosquées se trouvaient en dehors. Nous nous installons sur des tapis sur l’esplanade pour discuter. Nous parlons de Couchsurfing car c’est comme ça qu’Ahmed et Yasser se sont rencontrés. Mais Yasser me dit qu’il ne pourrait pas faire de Couchsurfing en Europe car on n’a pas le même style de vie. Je lui demande plus de précisions : « moi je ne bois pas, donc si je suis chez quelqu’un qui boit, ou un homosexuel, ce n’est pas possible. » Je lui fais remarquer que c’est aussi ça la découverte d’une autre culture, et qu’il n’a aucune obligation de faire pareil que son hôte ! Ahmed appuie mon propos, et nous raconte une anecdote sur un Couchsurfer homosexuel qui l’avait hébergé. Mais pas sûre qu’on ait réussi à faire changer Yasser d’avis !

Nous avions prévu de prendre un café avec Manale, une amie saoudienne d’Ahmed qui habite Médine, mais au dernier moment son mari ne l’a pas autorisée à sortir (no coment)… Donc nous sortons tous les deux, et en arrivant devant le resto que nous avions repéré, celui d’à côté nous fait de l’œil ! Il s’appelle The View, et a un super rooftop avec vue ! On s’installe dans des sortes de balancelles pour dîner, c’est hyper sympa ! La nourriture est bonne, le service très attentionné, et on y passe une très bonne soirée avant de découvrir notre hôtel.

Nous avons réservé une chambre twin pour économiser, et comme je suis voilée personne ne nous demande si nous sommes mariés ou pas. Je trouve ça assez dingue, car c’est loin d’être le cas dans la plupart des pays musulmans, et nous nous trouvons dans une ville sainte qui plus est ! Mais nous allons voyager 4 jours ensemble et jamais nous n’aurons besoin de prendre deux chambres ! Il faut savoir quand même que la loi interdit de partager une chambre d’hôtel si l’on n’est pas mariés (sauf pour les touristes étrangers). Bon, techniquement, on est tous les deux étrangers, donc c’est peut-être pour ça qu’on ne nous a rien dit. Dans tous les cas, je porte l’abaya et le voile au moment du check-in, histoire de ne pas éveiller les soupçons (vous reconnaissez bien là mon goût de la transgression haha) ! Il y a encore quelques années de cela, une femme ne pouvait pas aller à l’hôtel seule… Les choses ont là encore beaucoup évolué.

Médine, cratère Al-Wahbah, Taif

JOUR #16 : 19/11/2021

Ahmed avait prévu de se lever à 5h30 pour la prière de Fajr (celle du lever du soleil). Ça n’était pas vraiment prévu à mon programme initialement, mais j’ai eu envie de l’accompagner. Quitte à être à Médine, autant vivre l’expérience jusqu’au bout ! Pas bien réveillée, j’enfile mon abaya, et sur le chemin de la mosquée, nous prenons un petit thé à emporter histoire de nous réveiller. L’appel à la prière retentit, et c’est assez puissant de voir tous ces gens qui se sont réveillés si tôt pour prier, se diriger dans la même direction. Imaginez environ 150 000 personnes marchant sereinement dans la même direction. Et tout est fluide, tout se déroule sans aucun heurt. Je prie à l’intérieur de la mosquée puis retrouve Ahmed pour rentrer à l’hôtel. La mosquée est tellement immense qu’à chaque fois on se donne rendez-vous à une porte qu’on prend en photo pour ne pas oublier le numéro !

Puis on rentre à l’hôtel pour finir la nuit. L’objectif était de partir dans la matinée, mais quand le réveil sonne je suis trop fatiguée pour me lever donc je l’éteins et me rendors. Résultat : on fait la grasse matinée ! On se réveille vers 11h et Ahmed me dit que dans une heure c’est la prière de Jumu’ah, celle du vendredi midi, la plus importante. C’est important pour lui de la faire ici, et comme on a déjà explosé notre timing, on n’est plus à une heure près, donc on décide d’y assister avant de partir. Même pour moi, c’est un moment assez impressionnant.

Comme c’est la prière la plus importante, 400 000 personnes environ sont présentes pour prier. Certains sont arrivés longtemps à l’avance pour avoir une place. L’intérieur de la mosquée, qui peut accueillir 250 000 fidèles, est blindée, donc nous nous installons sur les tapis sur l’esplanade, qui eux aussi commencent a bien se remplir. L’esplanade a complètement changé de visage depuis hier : comme nous sommes en plein jour et qu’il y a du soleil, les parasols rétractables ont été ouverts ! Je ne m’étais pas posé la question de ce qu’étaient ces tours/poteaux dans la cour, et bien j’ai ma réponse ! Des énormes ventilateurs-brumisateurs permettent de ne pas avoir trop chaud. Encore un beau moment de communion, portée par les énergies de ces milliers de personnes qui prient ensemble.

Puis nous prenons la route pour le cratère Al-Wabah, le plus grand d’Arabie saoudite (4km de diamètre et 250m de profondeur). Quand Ahmed monte dans la voiture et voit que j’ai déjà fait 3000 km, il me dit qu’il va conduire toute la journée aujourd’hui pour que je me repose ! Et j’avoue que ça m’a fait du bien ! Nous cherchons un verre de thé sur la route, mais impossible d’en trouver un ! Nous avons traversé des endroits particulièrement désertiques, et même les petits villages étaient dépouillés de commerces. On s’est demandé comment les gens qui habitent là faisaient pour vivre ! Car d’habitude, on trouve toujours des petits vendeurs de thé sur le bord des routes, ou des kiosques de café/thé à emporter (en mode drive). Mais là, walou !

Au centre du cratère, on trouve des cristaux de phosphate de sodium qui créent une croûte blanche. Ce lit de sel se transforme en un lac nacré chaque fois qu’il pleut. Le cratère est d’origine volcanique, mais les habitants du coin ont leur propre légende pour expliquer la création du cratère. La région aurait abrité autrefois deux montagnes : Tamia et Cotton. Une nuit, après qu’un éclair ait illuminé la beauté de Cotton, Tamia serait tombée amoureuse de lui et aurait juré de se déraciner pour se rapprocher de son bien-aimé. Mais avant qu’elle ne puisse l’atteindre, son cousin la montagne Shelman serait devenu jaloux et lui aurait tiré dessus avec une flèche, l’envoyant s’écraser au sol. Le cratère aurait été formé par sa chute.

Un monsieur nous conseille de ne pas passer au-dessus du muret pour nous approcher, car c’est dangereux avec le vent. En effet, ce dernier est très puissant, et nous déséquilibre plus d’une fois ! On se fait un petit shooting photo et on reprend la route direction Taif. Le GPS propose deux itinéraires, et Ahmed remarque sur les images satellites que le plus long (mais pas de beaucoup) traverse une sorte de désert avec plein de plaques blanches ! Par curiosité, nous choisissons cet itinéraire, et une fois arrivés, on se rend compte qu’il s’agit d’une sorte de désert de sel. Tout comme le fond du cratère d’Al-Wabah, le sable est recouvert par endroits de phosphate de sodium. Nous descendons de la voiture pour marcher sur ce sable recouvert d’une croûte de sel (qui ne se voit pas vraiment à l’œil nu), nos pieds cassent la croûte et s’enfoncent de quelques centimètres, c’est assez étonnant ! Un monsieur en 4×4 s’arrête pour nous demander ce qu’on fait là (j’avoue, il a dû nous prendre pour des gens bizarres vu qu’on faisait des petits pas au milieu de rien, en regardant nos pieds). Ahmed lui explique, et le Monsieur lui demande si on est mariés. Pour pas créer d’histoires, Ahmed lui répond que oui, depuis peu : « Mashallah ! » Et le Monsieur nous invite à dîner pour fêter ça ! Nous déclinons et continuons notre route pour Taif, sous un coucher de soleil rougeoyant.

Prochain challenge : trouver un endroit pour faire pipi au milieu de nulle part. Nous avons quitté l’hôtel à 11h, il est 17h30, et je commence sérieusement à avoir envie… Ahmed se sent investi d’une mission et me propose chaque petit buisson ou rocher que nous croisons sur la route ! On voit qu’il n’a jamais ressenti la pression de se retrouver les fesses à l’air en Arabie saoudite ! Honnêtement, la route est beaucoup trop dégagée pour que je me sente à l’aise de tenter un pipi en pleine nature, donc je me retiens jusqu’à notre arrivée à Taif. Oui, j’ai une vessie de chameau !

Nous avons réservé un appart-hôtel sympa et cosy, et je profite qu’il y a une machine à laver pour en faire tourner une ! On se retrouve donc à étendre des fringues là où on peut, un peu partout dans l’appartement ! C’est un petit challenge, à celui qui aura étendu le maximum de fringues dans des endroits improbables ! Je crois que je gagne avec ma cuisine parsemée de petites culottes et autres tee-shirts !

Puis nous sortons dîner. Ce soir, Ahmed (qui est Égyptien donc) veut me faire découvrir la cuisine égyptienne, et notamment un plat typique et très populaire (dans les 2 sens du terme) en Egypte : kochari. C’est un mélange de macaronis et lentilles brunes, d’oignons frits et de sauce tomate. C’est simple et consistant, mais Ahmed me dit que ce n’est pas aussi bon qu’en Egypte et qu’il faudra vraiment que je vienne au Caire pour en goûter ! Puis nous nous baladons sur un petit marché que nous avions repéré en allant au resto, et par curiosité je rentre dans les magasins d’abaya pour voir ce qu’ils ont. Nous rentrons dans le premier, et la réaction d’Ahmed est sans appel : « ils n’ont que du noir, laisse tomber, on va trouver un autre magasin avec plus de couleurs ! » En effet, on trouve un petit magasin sympa un peu plus loin, et je m’achète une abaya bleue avec des motifs colorés, en mode long gilet, qui fait un peu plus branchée que les abayas que j’ai dans ma valise ! Puis nous prenons un petit thé à emporter, que nous buvons dans un petit parc sur les hauteurs avant de rentrer car nous sommes frigorifiés ! Nous sommes à 2000 mettes d’altitude, donc l’air est plus frais et le vent n’arrange pas les choses (la fatigue non plus) !

Taif et Al-Bahah

JOUR #17 : 20/11/2021

Nous quittons l’hôtel et allons prendre notre petit déjeuner dans une cantine yéménite. Ahmed m’avait prévenue : « tu risques d’être la seule femme ». Sous entendu : couvre-toi ! En effet, ça n’a pas loupé, je suis la seule femme, et même couverte on me regarde comme une extraterrestre ! Dans ces petits restaurants, et encore plus le matin, seuls les hommes viennent. Les femmes vont dans les restaurants plus chics, le soir. Peu importe, il faut bien les bousculer un peu ! Nous mangeons du foul et des lentilles avec du bon pain, de quoi être bien calé pour le reste de la journée !

Nous visitons Taif avant de prendre la route pour Al-Bahah. Nous nous arrêtons tout d’abord au Shubra palace. Le bâtiment a été construit en 1858, puis il a été reconstruit par Ali Pasha, ancien chérif de La Mecque et achevé en 1905. Après la prise de la ville par les Saoudiens quelques années plus tard, le palais de Shubra a été utilisé par le roi Abdulaziz comme résidence d’été. Deux de ses fils, le prince Talal et le prince Nawwaf, y sont nés. C’est aussi là qu’il est mort en 1953. Le roi Fayçal a utilisé à son tour le palais de Shubra comme résidence d’été. Et en 1995, le palais est devenu un musée du patrimoine, mais il n’est pas ouvert au public. Nous l’admirons donc de l’extérieur (le bâtiment est superbe), et sommes un peu frustrés de ne pas pouvoir entrer… Alors que nous sommes devant le palais, sur le bord de la route, beaucoup de voitures nous klaxonnent. Comme je n’ai pas mis d’abaya aujourd’hui, je me dis que c’est peut-être pour ça, mais Ahmed me rassure : « ici Uber ne fonctionne pas, donc les chauffeurs klaxonnent pour savoir si tu as besoin d’un taxi ou pas. Même moi je me fais klaxonner, t’inquiète pas ! »

Nous tombons ensuite par hasard sur le Palais Kaki (que je n’avais pas repéré lors de mes recherches) ! Construit en 1943 comme résidence d’été pour l’une des familles de marchands les plus importantes de La Mecque, il est fermé pour rénovation mais on peut admirer ses balcons et cadres de fenêtres et de portes finement sculptés ! Il est beaucoup plus coloré que le palais de Shubra, et dans un style complètement différent.

Puis nous nous dirigeons vers Al Kateb house (Maison de l’écrivain). Construit en 1897, ce bâtiment historique présente un mélange d’architecture hedjazi (le Hedjaz est la partie côtière Ouest de l’Arabie Saoudite) et romaine avec des fioritures islamiques. Occupé pour la dernière fois en tant que résidence en 1968, il a abrité les plus hauts responsables de Taif, dont le roi Fayçal, lorsqu’il était vice-roi de la région du Hedjaz. Le palais est malheureusement complètement abandonné et tombe en ruines… Pourtant, en glissant un œil par la fenêtre, on peut deviner son faste d’antan, et regretter qu’il ne soit pas plus entretenu !

Puis nous reprenons la route, et je reprends le volant. Une heure après Taif, nous sommes arrêtés à un checkpoint. Nous n’avons rien fait de particulier, mais nous comprenons vite que c’est parce que je conduis et pas lui. Ahmed me dit de lui donner tous mes papiers et de le laisser gérer. Le policier lui dit qu’il va me mettre une amende parce que je n’ai pas de permis. « Si elle a un permis, regardez. » « Et est ce que tu es marié avec elle ? » « Non. » « Et est ce que tu prévois de te marier avec elle ? » « Non. » « Alors qu’est-ce que vous faites ensemble ? » « On s’est rencontrés en Indonésie il y a 3 ans, et elle est venue visiter l’Arabie saoudite donc on s’est retrouvés à Médine et on est attendus par un ami à Al Bahah pour déjeuner. » (Ahmed s’étonne d’avoir réussi à sortir une histoire si facilement, et en même temps le policier n’aurait pas compris si on lui avait dit qu’on venait juste de se rencontrer et qu’on voyageait ensemble !) Réponse du policier : « Ah ok. Bah tu devrais l’épouser ! » Tout le monde veut nous marier, ma parole ! Après cet échange un peu surréaliste, le policier nous laisse repartir, et moi je laisse le volant à Ahmed pour éviter des problèmes pour rien (je conduirai juste en ville, quand il n’y a pas de checkpoints).

Nous achetons un verre de thé à une femme sur la route : beaucoup de gens en vendent un peu partout sur le bord des routes, et il est très bon, bien meilleur que celui acheté dans les cafés ou les drives. Sur la route, juste avant le village d’Algehad que j’avais repéré, nous apercevons un joli petit village sur les hauteurs. Nous décidons de nous arrêter et ne le regrettons pas : le château de Bakrosh Ben Allas Al-Zahrani vaut le détour. Les portes sont magnifiques, les poutres peintes également. Bakrosh est né en 1756 et mort en 1815, il fut l’un des leaders de l’armée saoudienne a l’époque, surnommé le Tigre arabe par ses ennemis. Nous faisons également un peu d’urbex dans les petites maisons abandonnées autour du château, avant de repartir.

Le village d’Algehad nous ouvre ses portes, mais à part une belle maison rénovée et abandonnée, dans laquelle on trouve une magnifique poutre porteuse et des poutres peintes au plafond, le village n’est pas extraordinaire. Sympa, mais pas un must see. Nous quittons le village assez précipitamment car Abou Zayd, un ami d’Ahmed qui habite à Al-Bahah, nous attend et s’impatiente. Sans que nous le sachions, il avait prévu de nous inviter à déjeuner et il est déjà 15h… Il a faim et il appelle Ahmed toutes les 30 secondes !! Donc nous prenons la route pour le retrouver.

Quand nous arrivons à Al-Bahah, c’est un personnage impressionnant et pourtant très avenant qui nous accueille. Avec son large sourire, Abou Zayd nous invite à garer notre voiture et à monter sans son 4×4 : il nous emmène quelque part pour déjeuner ! En Arabie saoudite, quand on a des invités, on ne cuisine pas, on commande ou on les invite au restaurant. C’est encore plus une marque de respect et d’hospitalité que de cuisiner à la maison (qui est réservé au quotidien, pas aux occasions). Ahmed regrette presque que ce ne soit pas sa femme qui cuisine pour nous, car apparemment elle cuisine super bien !

Dans la voiture, nous faisons les présentations mais Abou Zayd n’arrive pas à dire mon prénom, donc nous décidons d’un commun accord que je m’appellerai Leila pour le reste de la journée ! Il me parle aussi d’un pilote des forces armées saoudiennes qui est originaire d’ici : « ici avec l’altitude (2200m), les gars sont habitués aux changements rapides de pression d’air, du coup ça leur fait un avantage ! » C’est vrai qu’Al-Bahah est surnommée la ville des nuages, car elle a toujours la tête dedans ! Personnellement je n’ai pas trop aimé la ville en elle-même : trop peu de lumière à mon goût, et entre le noir des pierres et le gris du ciel, je me suis sentie un peu oppressée. Ce n’est pas une ville où j’ai spécialement envie de revenir…

Pourtant Abou Zayd me fait une offre très intéressante : il propose de me trouver un gars du coin pour me marier, de m’acheter un terrain avec des oliviers et une belle maison, une centaine de chameaux, et je pourrai enseigner le français et l’anglais aux élèves du coin. Je demande pourquoi cette offre si alléchante qui paraît presque suspecte ! « Pour que tu restes ici ! » « Ok mais je veux choisir le gars alors ! » Ahmed me dit : « on va te faire une liste et tu pourras choisir » Et Abou Zayd : « je vais me mettre en haut de la liste ! » Personne ne perd le Nord dans cette histoire !

Nous arrivons en hauteur, dans une sorte de résidence surveillée. Comme Abou Zayd est policier, je pense au départ que nous arrivons dans une caserne militaire ou un truc du genre. Mais non, c’est un restaurant ! Quand je vous dis que l’atmosphère de cette ville est un peu lugubre… En fait le restaurant s’appelle Talub et il est un peu spécial : tu peux réserver une petite pièce pour manger tranquille à l’abri des regards. Le restaurant est sur le sommet d’une montagne et chaque pièce a une vue sur la vallée. Donc on se gare dans une cour sur laquelle donnent plein de petites pièces à louer. C’est un concept que je n’avais encore jamais vu ! Abou Zayd a commandé un énorme Mandi (du riz au safran avec de l’agneau). Contre toute attente, je suis celle des trois qui mange le plus proprement ! Ahmed me dit que même après 7 ans en Arabie saoudite il n’arrive toujours pas à faire des boulettes avec ses mains correctement ! Abou Zayd trie les morceaux de viande avec ses mains pour me donner les meilleurs à manger : ça peut paraître peu ragoûtant, mais c’est un geste attentionné, impossible de refuser. Et du coup Ahmed se met à faire pareil : je suis nourrie, pour ne pas dire gavée !

Abou Zayd a un souci avec sa voiture donc il nous redépose à notre voiture après le déjeuner pour aller au garage. Pendant le trajet, nous rions car Ahmed s’emmêle les pinceaux entre l’arabe et l’anglais. Comme Abou Zayd ne parle presque pas anglais, c’est lui qui fait la traduction, et il finit par parler anglais à Abou Zayd et à me parler en arabe ! Nous allons visiter le palais de Ben Rakosh. À l’entrée du lieu, un berger yéménite nous explique que le lieu est fermé, mais que si on veut aller jeter un coup d’œil il peut nous ouvrir. Pas besoin de vous dire qu’on y est allés ! Le bâtiment en lui-même est bien entretenu mais n’a rien d’extraordinaire. En revanche, les portes et les fenêtres, elles, sont toutes magnifiques ! Le bois est sculpté avec une finesse incroyable, et on retrouve ces portes partout dans le palais, intérieur comme extérieur. A l’aide des flashes de nos smartphones, nous explorons l’intérieur du palais pour dégoter de nouvelles portes ! Au bout d’un moment, le berger vient nous chercher pour nous dire qu’il faut partir : heureusement, on avait fini d’explorer !

Nous retrouvons Abou Zayd au garage : il ne pourra pas récupérer sa voiture ce soir. Donc nous le déposons à une agence de location, et en route il sort le nécessaire à café qu’il a récupéré dans sa voiture, et nous sert des petits verres de café arabe : improbable ! Après l’avoir déposé, Ahmed propose qu’on aille voir le vieux village de Thee Ain. Il fait déjà nuit, et la route est tortueuse (le village est tout en bas de la vallée), donc je ne suis pas très chaude au début, mais Ahmed me convainc en me disant qu’il est 18h et qu’il n’y a rien à faire à Al-Bahah. Et honnêtement on a vraiment bien fait d’y aller car c’était magnifique de voir le village éclairé ainsi, accroché au flanc de la montagne. On a hâte de le visiter demain matin du coup !

Nous n’avons pas faim du tout étant donné que nous avons déjeuné en milieu d’après-midi ! Mais nous nous arrêtons boire un café au Evening Moments. C’est moi qui ai conduit au retour de Thee Ain et je me gare en faisant un créneau du premier coup. Ahmed : « wouah bravo, je ne m’attendais pas à ce que tu te gares comme ça ! » Ah c’est pas gagné l’abolition des clichés sur la conduite des femmes hein ! Je commande un pistachio latte (une spécialité saoudienne, en tout cas je n’en ai vu qu’ici) mais il est tellement sucré que je n’arrive pas à le finir… Nous faisons un petit cours de lecture en arabe, et trouvons un appart-hôtel pour ce soir juste à côté du café.

Thee Ain village, et Abha

JOUR #18 : 21/11/2021

Nous quittons tôt l’hôtel pour avoir le temps de visiter Thee Ain village avant de déposer Ahmed a l’aéroport. En effet, le voyage se termine pour lui aujourd’hui : il a un vol intérieur Al-Bahah – Jeddah, puis il a loué une voiture pour aller à la Mecque faire son umrah (petit pèlerinage), et il reprend ensuite un vol intérieur Jeddah – Dammam pour rentrer chez lui. Et demain matin, il reprend le travail. C’est un des privilèges d’habiter en Arabie saoudite : on peut faire un petit pèlerinage comme ça, rapidement, entre deux semaines de travail !

Mais revenons à nos moutons ! Nous arrivons à Thee Ain village et commençons la visite. Nous y rencontrons une équipe de tournage, et à leur accent quand ils répondent à notre bonjour, je me doute qu’ils sont français ! En effet, nous discutons un peu plus loin avec Julien, qui nous explique être en train de tourner un documentaire sur la faune en Arabie saoudite. Il ne sait pas encore sûr quelle chaîne sera diffusé le film, mais il nous tiendra au courant sur Insta !

Nous les laissons tourner tranquillement et poursuivons la visite. Assez rapidement, un monsieur nous dit bonjour et nous invite à boire le thé chez lui. Chez lui, c’est une petite cabane au milieu d’un oasis de verdure et de quelques champs cultivés. Mais en discutant avec lui, nous apprenons que le palais le plus imposant du village (qui en compte 58 au total) appartient à sa famille. Abd Al Rahman, c’est son prénom, a passé un marché avec le gouvernement : il leur a cédé l’usufruit du palais pour 30 ans, en échange de quoi le gouvernement s’est engagé à le rénover. La rénovation a d’ailleurs commencé il y a 7 ans. L’objectif est aussi de documenter le village et de reconstituer son histoire ; et avec l’ouverture au tourisme, le gouvernement met les moyens pour cela.

Ab Al Rahman nous explique que le gouvernement parle d’un village ancien de 400 ans environ (c’est en effet ce qu’il y a écrit sur le site Visit Saudi), mais l’écrit le plus ancien trouvé sur place daterait de 2500 ans ! Aujourd’hui les gens du village sont tous partis à Dammam et dans les grandes villes pour gagner leur vie (Abd Al Rahman se souvient qu’à l’époque ils partaient pour un salaire de 50 riyals par mois, soit 12€, ce qui n’est rien aujourd’hui). A l’époque il était interdit d’entrer dans le village de nuit, les portes des fortifications étaient fermées au coucher du soleil. Mais ils avaient un nom de code entre eux pour se faire ouvrir la porte en cas de retour tardif.

Abd Al Rahman se souvient aussi qu’à l’époque les femmes n’étaient pas couvertes dans la région. Elles travaillaient avec les hommes à la ferme et ne se cachaient pas, elles fréquentaient les mêmes endroits que les hommes sans problème. Elles portaient beaucoup de bijoux, et notamment des colliers avec des clinquants qu’elles portaient à la taille. D’ailleurs il y a pas mal de poèmes qui se sont transmis de génération en génération, des poèmes d’amour et de désir pour ces femmes qui semblaient vivre en paix avec leur féminité. Abd Al Rahman nous en récite un, et Ahmed me le traduit dans les grandes lignes, mais je regrette de ne pas parler arabe pour en saisir les subtilités.

Puis les jeunes gens ont commencé à sortir du village pour aller à l’école, faire des études dans les grandes villes, et ils en sont revenus avec des idées bien arrêtées sur la façon dont les femmes devaient se vêtir… Une certaine uniformisation du pays a eu lieu, et les coutumes de chaque tribu se sont petit à petit effacées au profit de nouvelles traditions plus rigoristes.

Abd Al Rahman nous explique aussi qu’à l’époque, quand un homme allait à la Mecque faire le Hajj (le grand pèlerinage), on installait pendant ce temps-là sa femme sur une balancelle et on organisait une fête pour elle : on jouait de la musique et on dansait pour elle, pour lui montrer qu’elle n’était pas seule ! Le village vivait vraiment comme une petite communauté solidaire. D’ailleurs, les familles s’entraidaient : quand une famille travaillait à la ferme, c’étaient les voisins qui gardaient les enfants. Et inversement le jour suivant.

Chaque maison disposait de 5 étages. Les premiers étages étaient pour stocker les animaux et la nourriture (tant celle des humains que celle des animaux). On vivait dans les étages supérieurs, et notamment sur le toit, où l’on dormait à la fraîche. Sur le toit, on trouvait aussi souvent une cuisine. Et la tradition du village voulait que la femme qui cuisinait possédait la cuisine et décidait de qui pouvait y entrer. Et ce, même si la maison n’était pas à elle ! Par exemple, vous invitiez une cousine à la maison, si elle cuisinait dans votre cuisine, la cuisine devenait sienne, et vous deviez obtenir son autorisation pour y entrer ! Étonnante cette coutume !

Nous papotons et l’heure tourne… Nous avions prévu un rétroplanning de la matinée avec Ahmed pour qu’il ait le temps de repasser à l’hôtel se doucher et enfiler sa tenue de pèlerin avant d’aller à l’aéroport, et nous devrions partir maintenant pour respecter ce planning ! Mais Abd Al Rahman veut nous montrer la source du village : « ça ne prendra pas longtemps ! » Nous le suivons et crapahutons sur quelques rochers avant d’y arriver. Il nous explique que chaque année, après la saison des pluies, les jeunes du village, hommes et femmes confondus, nettoient la source. Parfois, ils ont de l’eau jusqu’au cou ! Et on sait que c’est bien nettoyé quand on peut entendre le son de l’eau couler d’au loin sous terre.

Cette fois-ci, il faut vraiment que nous partions… Nous revenons à son jardin, et là nous découvrons qu’il a prévu tout un petit-déjeuner pour nous ! Un ami à lui est allé acheter du pain frais, de la viande en ragoût et du foie d’agneau, et la table est déjà dressée. Impossible de refuser, et je vois Ahmed commencer à transpirer… Et en même temps, nous passons un super moment, auquel nous n’avons pas envie de mettre fin… Nous nous attablons donc, et l’ami d’Abd Al Rahman fait une story Instagram en nous filmant, hyper fier de partager une tablée internationale : « France, Egypte, Bengladesh (l’homme à tout faire d’Abd Al Rahman s’est joint à nous) et Arabie saoudite partageant un petit déjeuner ! »

Abd Al Rahman nous confie qu’il est célibataire et que ses prétendantes veulent vivre en ville. Lui, son rêve, c’est de trouver une femme qui accepte de vivre avec lui dans sa petite maison au milieu de la nature. C’est son seul critère ! Il s’en fiche de sa nationalité, d’ailleurs il va commencer des cours d’anglais ! Je lui ai promis que je ferai passer l’annonce… Nous sommes clairement hors délai, et ça devient vraiment critique. Nous quittons donc Abd Al Rahman à regret, avec chacun un magnifique bouquet de fleurs de son jardin et un sachet de bananes bio pour la route, et la promesse de revenir et de rester déjeuner et camper la prochaine fois !

Nous roulons jusqu’à l’hôtel, Ahmed court se doucher pendant que je m’occupe de ramasser ses affaires dans la voiture et dans la chambre pour gagner du temps : toute optimisation est bonne à prendre étant donné la situation critique ! Par chance, le trafic est moins perturbé que lorsque nous avions checké le trajet la veille, et le GPS nous annonce 35 minutes au lieu d’une heure ! Incroyable ! Nous roulons sans trop nous soucier des limitations de vitesse et arrivons à l’aéroport 15 minutes avant la fin de l’enregistrement. Heureusement que le GPS nous a annoncé une bonne nouvelle, sinon Ahmed ratait son vol ! Mais comme il dit : « tu as une bonne étoile, et j’en ai bénéficié aussi depuis que je t’ai rejointe, donc je ne m’inquiétais pas ». Ahmed me donne 2 pounds égyptiennes en souvenir, que je garde précieusement, comme une promesse de découvrir l’Egypte ensemble bientôt, inchallah !

En quittant l’aéroport, je me sens toute triste. J’ai l’impression de connaître Ahmed depuis longtemps alors que nous nous sommes rencontrés il y a 4 jours seulement. Et en même temps, nous avons vécu des moments très intenses, je repense à Médine notamment, et au fait qu’il a partagé une des expériences les plus fortes de ma vie. Encore une fois, c’est dingue comme le voyage peut lier les gens, en si peu de temps. Alors forcément, après tous ces moments partagés à deux, ça me fait tout bizarre de me retrouver seule de nouveau.

Mais je reprends mes marques petit à petit, et la route entre Al-Bahah et Abha est magnifique (environ 5 heures sans les arrêts). Vers midi, je me mets en quête d’une station service car j’atteins la réserve, mais c’était sans compter sur l’heure de la prière : toutes les stations service sont fermées pendant une trentaine de minutes ! Heureusement, Titine tient bon, et j’en trouve enfin une ouverte avant de tomber en panne !

La route traverse les montagnes du Hijaz, et dans certaines côtes, la Toyota Corolla peine à grimper, pied au plancher… C’est une 1,5L, et c’est vraiment limite pour cette région (à bon entendeur si vous décidez de louer une voiture !). De nombreuses tours de guet en pierres sont disséminées un peu partout, et après quelques virages j’arrive sur une vue magnifique : une petite montagne en forme de volcan, sortie de nulle part comme un champignon au milieu d’une clairière. Je m’arrête régulièrement pour admirer la vue et prendre des photos. Les nuages bougent très vite avec le vent et dessinent des jeux de lumières sur la route. Les paysages offrent un nuancier de couleurs allant du gris au marron : des couleurs très douces qui me font penser au Haut-Atlas marocain en hiver. Dans cette région montagneuse, les cultures se font en terrasses, et on peut en admirer un peu partout : elles strient les montagnes sur leurs flancs grâce à de petits murets en pierres. Sur les bords de route, des singes se baladent et attendent que quelqu’un jette un peu de nourriture ou abandonne les restes d’un pique-nique.

Ahmed me tient au courant de son voyage : je reçois des photos et des vidéos en direct de la Mecque ! C’est chouette de pouvoir le vivre à distance, et j’espère un jour avoir la chance de vivre ce moment de l’intérieur. A mi-chemin, je m’arrête au Al Maqar museum of civilization, surnommé le « musée dans les nuages » car il est très souvent dans le brouillard. J’ai de la chance (une fois de plus), la vue est dégagée ! Il a fallu 35 ans à Mohammed Al-Maqar Al-Shehri pour construire ce bâtiment, et plus de deux millions de pierres naturelles des montagnes de la région d’Asir ! Le bâtiment se dresse sur 365 colonnes, chacune dédiée à chaque jour de l’année, et est surmonté de 7 dômes qui représentent chacun un continent du monde. Inspiré par les palais andalous, il a construit ce magnifique bâtiment, qui tranche complètement avec l’architecture de la région, et a rassemblé des artefacts islamiques datant des périodes abbasside, omeyyade et ottomane. Le musée abrite également plusieurs milliers manuscrits islamiques sur la médecine, l’astronomie et les mathématiques, et plusieurs manuscrits du Coran. Malheureusement, le musée est souvent fermé en dehors de la période estivale, mais le bâtiment vaut vraiment le détour, ainsi que la vue sur la vallée, donc il mérite un arrêt sur la route !

Peu avant d’arriver à Abha, j’avais identifié des chutes d’eau à Tanomah, mais celles-ci étaient asséchées (apparemment elles ne sont en eau qu’après une pluie). Mais je me fais la réflexion que la ville de Tanomah est super bien située, au milieu des montagnes, et la vue y est magnifique. Une jolie lumière berce la ville, dont je garde de belles images en tête.

Arrivée à Abha en fin de journée, j’essaie d’en voir le maximum avant que mon hôte du jour, Yasser, sorte du travail et soit disponible pour m’accueillir. J’avais repéré une rue du street art, mais je fais chou blanc, il n’y a rien à voir. Il y a pas mal de cafés et de décorations lumineuses donc je pense que l’atmosphère doit y être plus sympa le soir qu’en journée. Puis je me rends au Al Muftaha archeological museum : fermé. Décidément, pas de chance ! Je me rends dans le centre de la ville pour voir le Shada palace : c’est une tour en plein milieu de la place centrale, mais c’est un peu décevant, il n’y a pas grand chose à voir. Enfin, le Aseer régional museum est fermé aussi. Bref, un peu agacée par toutes ces déconvenues, je décide de me balader un peu à pied pour tâter le pouls de la ville by night.

Yasser m’écrit qu’il va être un peu en retard car il a un truc à finir au travail, donc je décide de monter sur les hauteurs de la ville pour admirer Jabal Thera, alias la montagne verte, une petite montagne au milieu de la ville éclairée par des néons verts. On peut y accéder en téléphérique et y admirer la vue sur la ville. J’attends le GO de Yasser et prends la direction de chez lui. Une magnifique pleine lune me fait face : elle est basse et je crois que je n’en ai jamais vu une aussi grosse ! Je souris, je crois bien que je suis là où je dois être.

Yasser m’accueille, et comme tous les Saoudiens, il ne m’aide pas à porter ma valise dans les escaliers ! C’est un truc que j’ai remarqué partout, dans les hôtels comme chez l’habitant : personne ne vous aide avec votre bagage. C’est étonnant car ils ont un vrai sens de l’accueil pourtant, mais ce truc-là non ! Yasser est invité à dîner ce soir (je l’ai prévenu 2 jours avant que j’arrivais donc il avait déjà des plans). Il me laisse les clés de son appartement et moi j’ai la flemme de ressortir pour dîner (j’ai assez conduit pour aujourd’hui !) donc je mange des Pringles et des clegias qu’il me reste dans la voiture !

Yasser rentre vers 22h donc nous papotons un peu. En rentrant, la première chose qu’il fait est d’enlever son keffieh en me disant que ça le saoule de devoir le porter ! Il me le fait essayer : ça me fait un de ces looks ! En tant que professeur de maths, employé du gouvernement, il est obligé de le porter pour aller au travail, et pour les occasions spéciales. Mais « ça n’est pas du tout pratique et confortable ».

Il a vécu au Canada et aux États-Unis, dont il a adopté en partie les codes et la culture : « un vrai Saoudien aurait tout annulé et t’aurait préparé un festin pour dîner, du coup je suis vraiment désolé, moi je te l’ai fait à l’Occidentale ! » Il me raconte que la première fois qu’il a voyagé aux États-Unis, l’Arabie saoudite était encore bien fermée. Il a pu constater à quel point l’Occident avait une mauvaise image de son pays, et une énorme méconnaissance : « on me demandait si on utilisait encore des chameaux pour se déplacer, ou si chacun avait son puits de pétrole à la maison ! » Je reconnais que j’avais moi aussi certains a priori avant de venir…

Je lui demande aussi ce qu’il pense des changements récents dans son pays : « ces changements sont très bons pour l’économie ! Enfin on s’intègre un peu plus dans le reste du monde. Et puis socialement aussi. Je pense que dans 2 ans l’alcool sera autorisé en Arabie saoudite ! » Je feins l’étonnement quand il me dit ça et il me confirme : « oui, on est beaucoup à boire quand on est en voyage à l’étranger ! »

Il teste ensuite mes compétences en arabe et me demande d’écrire son prénom et le mien en arabe sur un bout de papier. Il est hyper content de voir que j’y arrive ! Nous parlons aussi de mon programme de demain, et il m’explique que dans la région chaque famille a en général deux maisons : une maison en ville pour l’hiver et pour le travail, et une maison dans la vallée (là où je m’apprête à descendre demain) pour l’été. En effet, sur une même journée, il peut y avoir près de 15 degrés de différence entre les deux du fait de l’altitude ! Yasser me donne quelques conseils de conduite car la route de demain pour descendre à Rijal Alma va être la plus technique de tout mon voyage, et au lit !

Rijal Alma, Abha, et Jizan

JOUR #19 : 22/11/2021

Yasser me réveille tôt car il a oublié son keffieh dans le salon où je dors et il en a besoin pour aller travailler. Je lui donne et me rendors pour une heure de sommeil supplémentaire. Je ne prends pas de petit déjeuner car une route sinueuse m’attend ! Ce matin, je descends dans la vallée de Rijal Alma pour découvrir son village en granit. A vrai dire, ma première option était de laisser la voiture en haut et de descendre en téléphérique, mais j’avais lu sur Internet qu’il n’était ouvert que les weekends en basse saison (dans les régions montagneuses, la haute saison c’est l’été, quand tout le monde vient s’y mettre au frais !). Ça n’a pas loupé : il était fermé.

Je descends donc dans la vallée par une route de montagne réputée pour être une des plus difficiles du pays. Mais vous commencez à me connaître : j’aime bien quand il y a un peu de challenge, et puis j’adore conduire sur ce genre de route ! Je repasse donc la voiture en manuelle pour utiliser au maximum le frein moteur et descends au gré des virages à 360°. Avec les changements d’altitude, les oreilles se bouchent. Les panoramas sont splendides, je suis entourée de montagnes et la lumière du matin leur confère un côté mystique. Des rapaces virevoltent au-dessus de moi, j’aperçois leurs ombres sur la route et en vois parfois certains. Les singes squattent le bord des routes mais déguerpissent chaque fois que je veux les prendre en photo !

La vallée de Rijal Alma est très jolie, très paisible. De jolies maisons sont accrochées au pied des montagnes, et entourées de jolis jardins. Sur la route, je passe devant un magnifique bâtiment en granit aux fenêtres jaunes. Il n’est pas indiqué sur la carte, et il n’y a aucun panneau indicatif, donc je ne sais pas ce que c’est. Mais il est superbe, en arc de cercle, encaissé entre les montagnes. Il a l’air d’avoir été rénové. Je prends quelques photos et continue ma route pour Rijal Alma. Sur la route, je traverse une zone inondable parsemée de panneaux gradués : quand l’eau atteint la zone rouge c’est quelle est à plus de 50cm du sol et qu’il ne faut donc pas tenter de traverser !

Je décide de ne pas commencer ma visite de Rijal Alma par la place principale du village, qui a l’air grandiose. Je réserve ce moment pour la fin. Je commence par explorer l’arrière du village, moins rénové : j’adore rentrer dans les petites maisons abandonnées, et toutes ces vieilles portes ! Je découvre en effet quelques pépites, qui feront de jolies photos ! Depuis le départ de nombreux habitants, les singes ont pris possession des lieux mais ils ont peur de moi donc impossible de les approcher.

Je m’approche d’une belle maison qui semble en rénovation (des ouvriers travaillent devant). Le propriétaire vient à ma rencontre et me propose d’entrer pour visiter : « tu peux rentrer si tu veux, c’est la maison de ma famille, tu peux la visiter, prends le temps, installe-toi sur la terrasse si tu veux ! » Trop gentil… Je ne me souviens pas de son prénom, mais de la douceur des traits de son visage. Il me laisse visiter tranquillement puis me rejoint pour me montrer la chambre de son grand-père. Les sommiers des lits et des canapés sont en jonc tressé, sur lesquels des petits matelas fins sont posés. Il est en train de rénover la maison, il ne sait pas encore s’il va la garder en maison de famille ou la transformer en chambre d’hôtes. En tout cas dans 2 mois les travaux devraient être terminés : « tu me promets que tu reviens hein ? Tu seras notre invitée ! » J’en ai encore les larmes aux yeux rien que de l’écrire… Tant de gentillesse, de générosité, d’hospitalité ! Merci, Arabie saoudite, de me redonner foi en l’être humain (qui aurait cru que je puisse écrire cette phrase un jour ?).

J’arrive enfin sur la place principale du village. Les maisons en granit et aux fenêtres colorées (rouge, jaune, vert, bleu, les couleurs du village) s’intercalent au gré du dénivelé, reliées entre elles par des escaliers. C’est splendide. Un petit musée retrace l’histoire de la région et donne à voir quelques objets anciens (dont de magnifiques animaux empaillés qui ressemblent plus à des trolls qu’autre chose !). L’entrée du musée coûte 5€ mais le monsieur à l’entrée me demande si je suis avec un groupe et quand je lui dis que je suis seule il me fait signe d’entrer gratuitement ! Et il me rejoindra sur le toit du musée pour me proposer de me prendre en photo : trop sympa ! Puis je me balade dans les rues du village, et me pose au café-snack pour boire un thé et manger quelque chose, avant de reprendre la route.

Je reviens sur mes pas et refais la même route sinueuse en montée. C’est un peu plus coton qu’en descente, d’autant que ma Toyota Corolla 1,5L peine vraiment à monter. J’ai un peu pitié pour elle la pauvre ! Mais en première, le pied au plancher, on y arrive ! Je rêve d’un petit jus de fruits mais les marchands de fruits au sommet n’ont rien pour presser malheureusement.

De retour à Abha, je me rends dans un lieu que m’a conseillé Yasser, mon hôte. J’ai appelé avant de quitter Rijal Alma et le Monsieur m’a dit qu’il n’était pas sur place mais que son fils serait là dans 1h pour m’ouvrir ! Il s’agit d’un musée-atelier de Fatima Faye Al-Almaai, une artiste peintre de la région. Son art est un art ancestral, qui se transmet de mère en fille, et qui fait la beauté et la gaité de la région : ici, les femmes décoraient l’intérieur de leur maison en peignant sur les murs des motifs très graphiques. Chaque village avait ses propres motifs et ses propres couleurs. Et chaque année, au moment de l’Aid el Kebir (la grande fête musulmane), les femmes redécoraient leur maison. Il s’agissait d’une peinture « sociale » : la femme traçait les lignes des motifs dans son salon et invitait les autres femmes à terminer le travail avec elle. Elles se retrouvaient donc chez les unes et chez les autres pour peindre et discuter.

Les peintures sont réalisées à l’aide de pigments naturels : fleurs, herbes, pierres, charbon… Et les pinceaux sont en poils de chèvre. Une salle de projection dans le musée permet de visionner un petit film qui explique en détails cette technique et le projet de Fatima Faye. L’objectif de l’artiste, qui maîtrise la technique à la perfection, est que cet art ne disparaisse pas. Elle a donc créé ce musée-atelier pour apprendre et transmettre son savoir. Elle a déjà formé 650 femmes à cette technique, et on peut si on le souhaite, réserver un atelier avec elle. C’est sûr, la prochaine fois que je viens, je veux qu’elle m’apprenne ! D’autant qu’on ne peut pas trouver meilleure professeure : elle a réalisé une toile de 22 mètres de long qui est exposée au siège des Nations Unies à New York !

Je m’éternise dans cet endroit que je n’ai pas envie de quitter : ces couleurs et ces motifs me parlent et me remplissent de joie ! Toutes les pièces exposées dans le musée sont à vendre, donc je craque pour un joli vase et une robe traditionnelle du village de Rijal Alma, que j’ai tant aimé. Le fils de l’artiste, qui m’a fait visiter, m’offre un petit café arabe avant de me laisser partir. Il est 16h30, il faut vraiment que je parte car j’ai encore 3 heures de route devant moi pour rejoindre Jizan. Cette étape n’était pas prévue à la base, mais il y a un petit joyau qui me fait de l’œil depuis le début, et je n’arrive pas à me résoudre à quitter l’Arabie saoudite sans y avoir mis les pieds…

Ce petit joyau, ce sont les îles Farasan, les Maldives de l’Arabie saoudite, un petit paradis sur Terre visiblement… Les îles Farasan sont accessibles en ferry, mais il faut prendre son billet au moins la veille (surtout quand on veut y aller en voiture), et les bureaux ferment à 19h30. Ahmed m’envoie la localisation exacte des bureaux (c’est écrit en arabe, cliquez ici pour ouvrir le lien Maps), et me confirme que les billets sont gratuits (oui oui !). Me voilà donc en route pour Jizan, pour une courte nuit avant de passer la journée demain sur les îles Farasan, inchallah !

La route me paraît un peu longue car une fois sortie des montagnes d’Abha, elle est plus monotone et sans grand intérêt. Et puis je commence un peu à fatiguer, ce fut une longue journée ! Je me suis bien faite à la conduite saoudienne, que j’ai adoptée : la bande d’arrêt d’urgence sert de 2e voie pour laisser passer les véhicules plus rapides, qui doublent sur la bande blanche continue. J’avoue être plutôt de ceux-là… Quand le véhicule de devant ne nous a pas vu arriver, un petit appel de phares suffit pour qu’il se range sur la bande d’arrêt d’urgence pour nous laisser passer. Et à aucun moment un mec ne s’est senti piqué dans son égo de se faire doubler par une femme et n’a cherché à m’impressionner en retour, comme ça a déjà été le cas dans d’autres pays.

J’arrive à Jizan vers 18h45 et réserve sans encombre mes billets de ferry pour le lendemain. Il n’y a que deux ferrys chaque jour, à la même heure dans un sens comme dans l’autre : 7h30 et 15h30. Avec une voiture, il faut se présenter 1h30 avant l’heure de départ, donc autant vous dire que ça va piquer demain… Je sais d’avance que ces quelques heures sur les îles Farasan ne seront pas suffisantes pour tout faire, mais c’était ma seule option pour réussir à les caser dans le planning (j’ai un vol intérieur après-demain matin à Abha pour Jeddah), et comme tout le monde m’en a parlé avec des étoiles dans les yeux, j’ai vraiment envie de les voir !

Avant de me rendre à mon hôtel, je m’arrête manger des crevettes marinées avec une sauce au yaourt dans un restaurant que m’a conseillé Ahmed (il n’est plus avec moi physiquement mais il continue à être partie prenante de ce voyage haha !). Puis je ne fais pas long feu ce soir, car la nuit va être courte…

Îles Farasan

JOUR #20 : 23/11/2021

Quand le réveil sonne à 4h du matin, après seulement 3h de sommeil, ça pique un peu je dois avouer… Mais c’est pour la bonne cause ! Je dois être à 5h30 au port pour embarquer la voiture sur le ferry, direction les îles Farasan ! Dans ma petite chambre d’hôtel, je prépare mon sac de plage et me mets de la crème solaire. Je me fais la réflexion que je dois bien être la seule personne en Arabie saoudite à mettre de la crème solaire, à 4h du mat qui plus est ! J’ai la chance d’avoir dans mon hôtel un café-snack ouvert 24h/24 qui me presse un jus de mangue fraiche en guise de petit-déjeuner ! Le serveur est étonné que je le demande sans sucre : ils sont tellement habitués à en ajouter partout…

J’ai rendez-vous à 5h30 au port, pour un départ de ferry à 7h30. Bon, avec du recul, une arrivée à 6h est largement suffisante quand on a déjà son billet (à bon entendeur)… Il y a deux files pour les voitures, sans indication, donc je m’engage dans celle de gauche en espérant être dans la bonne (en fait elles vont toutes les deux sur le même ferry, ouf). Et là on attend une heure, sagement, alors que le soleil n’est pas encore levé, que le guichet de vérification des billets ouvre. Devant moi, un couple que je soupçonne être des Français attend pour embarquer leur camion aménagé en van. Mais au moment du contrôle, l’embarquement leur est refusé car le camion est trop haut ! Les pauvres…

Puis vient mon tour, ils contrôlent mon billet et me prennent mon passeport et la copie de la carte de grise de la voiture, et me disent d’avancer au contrôle suivant. Et là, on me demande mon passeport et la copie de la carte grise de la voiture ! J’explique au policier qu’on me les a pris juste avant, il parle dans son talky-walky en arabe, et je commence à flipper et à me dire que pas réveillée je les ai peut-être donnés à la mauvaise personne… Il me fait signe d’avancer vers le bateau. Je m’exécute en espérant revoir un jour mon passeport.

On nous fait garer les voitures à la queue leu leu sur le port et on nous demande de descendre et de rester derrière une ligne à quelques mètres des voitures. Là, une femme vient me passer aux rayons X et me rend mes papiers : ouf ! Puis un énorme camion longe les voitures pour les scanner aux rayons X ! Je n’avais jamais vu ça ! Enfin, on peut embarquer, aux lueurs du soleil qui se lève ! A bord, une salle pour les familles, une salle pour les hommes seuls et une salle pour les femmes seules. Une petite Douaa (prière) de voyage et c’est parti pour les îles Farasan !

Après 1h30 de traversée, je débarque sur l’île de Farasan, la plus grande (70km de long et 35 de large) de cet archipel qui en compte environ 80. Je commence par la visite du vieux village d’Al Qassar, abandonné et rénové. On devine les raisons du choix de l’emplacement de ce village à l’abondance de palmiers et d’arbres vivaces, et à la présence de plusieurs puits d’eau douce. Le village comptait plus de 400 maisons, et l’on peut visiter certaines qui sont plutôt bien conservées et rénovées. Devant chaque maison figure un petit écriteau avec le nom de son propriétaire. La vieille mosquée est toute mignonne elle aussi.

Puis je prends la direction de la ville de Farasan, 12 000 habitants, qui concentre la quasi-totalité des habitants de l’île. Je gare la voiture et me balade dans les petites ruelles aux maisons décrépites. Une jolie arche en stuc sculpté finement invite à entrer dans une petite ruelle. J’y explore une maison abandonnée qui menace de s’effondrer : quel dommage qu’elle n’ait pas été entretenue car on peut deviner à ses décorations murales et aux peintures du plafond son faste d’antan.

Juste à côté, c’est la Rifai House que je découvre avec émerveillement. Cette maison opulente, appartenant à Ahmed Munawar Al-Rifai, a été construite en 1922 au plus fort du commerce des perles dans les îles Farasan (commerce toujours d’actualité d’ailleurs). Elle reflète la richesse des habitants à cette époque, et son architecture est très fortement inspirée de l’Inde, où Al-Rifai se rendait régulièrement pour commercer. Je profite d’être seule dans cet endroit magique pour improviser un petit shooting photo, et j’ai du mal à quitter les lieux car je ne me lasse pas de leur beauté…

Je finis par continuer ma balade dans les ruelles de Farasan, en direction du musée de la vie marine et maritime. En chemin, je croise un homme avec un faucon sur le bras ! Je lui demande si je peux le photographier et il accepte, pas peu fier, avant de me tendre le gant et le faucon ! Je n’ai pas vraiment eu le temps de réfléchir que je me suis retrouvée avec un faucon accroché à la main !

C’est à ce moment-là qu’une voiture s’est arrêtée à ma hauteur : je reconnais sur le siège passager Céline, la jeune femme qui n’avait pas pu embarquer son camion sur le bateau ! Elle m’explique que les employés du port se sont démenés pour trouver un autre bateau pour acheminer leur camion, donc son copain est actuellement en pleine traversée. Elle a pris seule le même ferry que moi et en attendant que son copain arrive, les employés du port lui ont organisé un tour de l’île avec Mohamad, qui est guide officiel ici ! Si ça c’est pas du service…! Mohamad me salue : « tu es Leslie c’est ça ? Quand je suis allé chercher Céline au port j’ai vu qu’il y avait une 2e Française à bord, j’ai vu la copie de ton passeport ! Allez, monte, je te fais visiter aussi ! » Et me voilà embarquée dans une nouvelle aventure !

Mohamad est le fils d’un célèbre écrivain saoudien, Brahim Mouftah, dont les 5 livres sont à la bibliothèque de Washington (il n’est pas peu fier de nous le dire) ! Il me déconseille la visite du musée de la vie marine et maritime car il m’explique que le propriétaire est allé collecter des coraux et tuer des tortues pour les exposer, ce qu’il trouve détestable (et moi aussi). Donc nous décidons d’un commun accord de ne pas y aller.

Il nous emmène chez lui, dans sa somptueuse demeure familiale, dans laquelle il a créé un petit musée fort intéressant. Il a collecté de belles pièces et pierres très anciennes, et nous explique leur histoire. Il nous montre d’anciennes croix taillées dans la pierre, de l’époque où les habitants de Farasan étaient chrétiens. Il nous montre également de très vieilles jarres en terre cuite : les marins partaient acheter des pierres sur les îles éthiopiennes, et les revendre en Inde. Ils partaient pour 3-4 mois et comme l’eau n’était pas potable là-bas, ils emmenaient des jarres remplies d’eau avec eux. Il nous montre aussi les Mellouj, ces trousses en jonc tressé dans lesquelles les marins mettaient leur nécessaire de toilette et leurs papiers.

Nous sommes dans le musée quand Mohamad reçoit un coup de téléphone : « c’était le gouverneur, il veut vous rencontrer ! Je lui ai dit que Céline était en short, il m’a dit ce n’est pas grave, ramène-les comme ça ! » Mais il n’est vraiment pas à l’aise à l’idée de présenter Céline au gouverneur dans cette tenue, donc il lui prête une fouta à enrouler autour de sa taille. Le truc, c’est que la fouta c’est un vêtement d’homme, pas de femme, donc quand on débarque au gouvernorat tout le monde se fend la poire et lui demande pourquoi elle est habillée comme ça !

Nous sommes reçues par le gouverneur en personne et tous ses conseillers. Un café arabe nous est servi, et ils sont tous curieux de savoir ce qu’on fait là et ce qu’on pense de leur pays ! Un des conseillers, qui est assis à côté de moi, me raconte être fan de pêche et me vend du rêve en m’expliquant qu’il y a 3 jours pour la pleine lune il a passé la nuit en mer à pêcher à la lumière de la lune. Je prends son numéro de téléphone : quand je reviendrai sur les îles Farasan, je veux qu’il m’emmène pêcher !

Le copain de Céline arrive enfin, et nous le retrouvons devant le gouvernorat. Mohamad nous explique que le propriétaire du musée maritime était dans le bureau du gouverneur et lui a demandé de nous emmener visiter le musée. On va lui attirer des ennuis si on n’y va pas, donc on se dévoue pour une visite rapide, et en effet sans intérêt aucun. Mohamad me lance des clins d’œil complices en mode « je te l’avais dit ! » Le couple de Français décide de poursuivre sa route avec le camion, et Mohamad me propose gentiment de continuer à me faire visiter.

Nous nous rendons d’abord sur le marché aux poissons, où les pêcheurs sont fiers de me montrer les différents poissons qu’ils ont à vendre. J’en profite pour faire quelques photos ! Puis nous allons voir la vieille mosquée, qui est toujours en activité malgré ses 97 ans ! La salle est très jolie, chaque coupole est peinte avec des décors floraux, et le mihrab possède clairement des influences indiennes (j’ai l’impression d’être dans un temple hindou !).

La femme de Mohamad l’appelle, elle a besoin de lui pour une course, donc il me propose de l’attendre quelques minutes devant chez lui, il n’en a pas pour longtemps, et ensuite il m’emmène à la plage. J’attends donc dans la voiture quand son frère arrive et me voit. Il me propose d’entrer et insiste : hors de question de me laisser attendre dans la voiture ! Mohamad revient et après une rapide discussion, il me dit que c’est son frère qui va m’emmener à la plage. Oui parce que les îles Farasan sont réputées pour leurs plages paradisiaques, donc je ne vais pas partir sans en avoir vu une ! Et puis bon, je m’étais lancé le petit défi personnel de me baigner en bikini au moins une fois en Arabie saoudite : j’aime vivre dangereusement !

Il est 13h10, je suis censée être au port à 14h pour embarquer, et me voilà partie dans le 4×4 d’un Saoudien aux cheveux longs en direction d’une plage sauvage ! Dans la voiture, il m’explique que ses cheveux longs posent problème à son travail car il est professeur de maths, et qu’apparemment ça ne fait pas sérieux. Mais il s’en fiche, il les garde comme ça. Nous arrivons sur une plage déserte via une piste, et en effet, elle est magnifique. Sable blanc et fin, eau transparente à 29°C, personne à l’horizon…

Mon chauffeur, à qui j’ai complètement oublié de demander le prénom, s’assoit sur le sable face à la mer pour se griller une clope. J’enlève ma robe, pas hyper à l’aise je dois avouer, et puis je me dis « allez, je m’en fous, j’ai envie de me baigner, il en verra d’autres ! » (ou pas !). J’abuse carrément en lui donnant mon téléphone pour qu’il me prenne en photo, et j’avance dans l’eau telle Pamela Anderson dans Alerte à Malibu (nan je rigole) ! Ce moment était déjà carrément improbable, mais ça n’est pas terminé !

Mon chauffeur me prend en photo, mais le zoom sur le téléphone est pourri, donc il commence à s’avancer dans l’eau. Pour ne pas mouiller sa tenue, il la remonte jusqu’au menton et retrousse son pantalon blanc en dessous. Ça lui fait une de ces dégaines ! Je me moque en lui disant que c’est moi qui devrais le prendre en photo comme ça ! Au bout d’un moment, ça le saoule donc il retourne sur la plage et enlève sa tenue pour finir en slip ! Et le voici à nouveau dans l’eau, slip mouillé à moitié transparent, prenant très à cœur son rôle de photographe : « attends, avec le soleil là c’est mieux, penche un peu la tête, ouais nickel ! » Je suis juste morte de rire intérieurement et remercie l’Univers de faire de ma vie un vrai film !

Il est 14h, nous sortons de l’eau. Je m’inquiète un peu pour le ferry, mais mon chauffeur pas du tout ! « Attends je les appelle, je les connais bien ! » Il leur demande de m’attendre et me dit qu’on a même le temps de repasser chez lui pour que je prenne une douche vite fait ! J’avoue que ce n’est pas de refus… « Je peux même te servir un petit verre de vodka ou de gin si tu veux, comme ça avec un peu de chance tu oublieras que tu as un vol demain et tu resteras plus longtemps ! » Oui, apparemment, aux îles Farasan, les soirées sont festives et alcoolisées ! C’est sûr maintenant, j’y reviendrai !

Après une douche en 2 minutes top chrono, il m’escorte jusqu’au port pour s’assurer qu’ils m’ont bien attendue, et me glisse par la fenêtre quelques gâteaux pour la route : vraiment trop adorable, comme tous les Saoudiens que j’ai rencontrés ! « La prochaine fois, ne prévois pas de vol retour ! » Au port de Farasan, arriver 1h-1h30 avant le départ du bateau suffit : il y avait encore des voitures dans la file quand je suis arrivée. Les douaniers fouillent la voiture rapidement et passent les bagages aux rayons X (prévoir un petit bakchich pour le monsieur qui porte le bagage).

Après 1h30 de traversée, j’arrive à 17h à Jizan et j’ai encore 3 heures de route jusqu’à Abha. Je savais que cette journée serait très longue, mais là j’avoue que j’en ai marre de rouler, j’ai hâte d’arriver. En arrivant sur Abha, je m’arrête dans une petite cantine pakistanaise (Greens Restaurant) pour manger un butter chicken. Ils déplacent deux mecs attablés dans un coin pour m’y installer et commencent à sortir les paravents pour que je mange tranquille (je suis la seule femme). Je leur dis que ce n’est pas la peine de se donner tant de mal, et je mange dans la salle avec tout le monde, d’autant que ça n’a pas l’air de choquer grand monde. J’ai l’impression que les mecs s’en foutent un peu, c’est vraiment un souhait des femmes de manger cachées pour pouvoir se découvrir sereinement.

Arrivée à l’hôtel, je décharge la voiture et fais un brin de ménage car je la rends demain matin très tôt. Après une bonne douche et une réorganisation de la valise pour que tout rentre, je me mets au lit et ouvre Facebook. J’y apprends le décès d’un ami marocain de longue date, et je suis vraiment très triste… Je suis déprimée de me retrouver dans cette chambre d’hôtel un peu froide, seule avec mon chagrin. Et la soirée pourrie ne fait que commencer…

Je checke mon itinéraire de demain matin et essaie de voir sur Google Maps où se situe l’agence Budget dans l’aéroport, histoire de ne pas perdre de temps. Je ne la trouve pas. Je vérifie sur mon contrat, c’est bien l’agence « Abha airport » qui est inscrite. Je vais voir sur le site Internet de Budget et je découvre que l’agence « Abha airport » se situe à plusieurs kilomètres de l’aéroport ! Et qu’elle n’ouvre qu’à 9h alors que mon vol est à 8h50 (et c’est bien marqué en rouge que le retrait ou le dépôt d’une voiture en dehors des horaires n’est pas possible). Petit coup de pression à 23h…

Un peu en panique, j’appelle Ahmed et lui explique la situation. On est toujours plus intelligents à plusieurs, donc on se fait un petit brainstorming pour envisager toutes les solutions possibles. Il pense à une amie égyptienne dont le père habite à Abha : « si il accepte de se lever tôt, vous pourriez vous retrouver sur le parking de l’agence Budget, tu laisses la voiture là-bas, tu lui donnes les clés, il te dépose à l’aéroport, et à 9h il retourne à l’agence Budget pour donner les clés et faire l’état des lieux. Moi j’appelle l’agence à 9h pour leur expliquer la situation et leur dire qu’en arrivant à l’aéroport de Jeddah tu vas te rendre à l’agence Budget pour régler les extra kilometers que tu as faits. Ok ? » Verdict demain matin… On verra si ma bonne étoile veille toujours sur moi !

Vol Abha-Jeddah, journée chill à Jeddah

JOUR #21 : 24/11/2021

Le réveil sonne à 6h du matin, Ahmed aussi a mis son réveil à 6h car il avait peur que le monsieur ne se réveille pas : « je les connais les Egyptiens, je vais lui dire RDV à 6h45 si on veut qu’il soit là à 7h ». Du coup il a géré la situation à distance comme un vrai chef d’orchestre ! Et bien croyez-le ou pas, mais tout s’est passé comme prévu ! Notre plan A a fonctionné, grâce à la gentillesse de cet adorable monsieur qui s’est réveillé hyper tôt pour sauver les fesses d’une inconnue ! Oui parce qu’en plus contre toute attente il était là à 6h45 et c’est moi qui étais en retard du coup ! Autant vous dire que j’ai remercié 10 fois le monsieur !! Merci ma bonne étoile, et merci Ahmed !

Le monsieur me dépose à l’aéroport, et c’est le bazar à mon comptoir d’enregistrement. Tout le monde se bouscule, la queue n’est plus du tout respectée, donc je demande à un monsieur du comptoir d’à côté si je peux passer devant lui pour m’enregistrer, ce qu’il accepté gentiment. Me voilà enregistrée, et j’ai le temps pour un petit thé avant d’embarquer. Après 1h de vol en direction de Jeddah, quand je rallume mon téléphone, j’ai un message d’Ahmed qui me dit que tout s’est bien passé et que l’agence Budget de Jeddah attend ma venue pour régler mes extra kilometers ! Ouf, je suis tellement soulagée ! Je m’y rends pour clôturer mon contrat et payer mon dû, et commande un Uber pour aller à l’hôtel.

Je suis attendue à l’Adagio City Center où je suis invitée pour 2 nuits grâce à une amie qui connait quelqu’un qui connait le patron ! Celui-ci vient m’accueillir et nous prenons RDV dans l’après-midi pour qu’il me fasse visiter l’hôtel (j’en profite pour faire un peu de repérage pour Voyageurs du Monde !). Je me sens hyper privilégiée quand je découvre la chambre qu’ils m’ont réservée : c’est un appartement immense, hyper cosy et confortable, coloré et super bien décoré… Bref, je m’y sens tout de suite comme à la maison !

Aujourd’hui, j’ai décidé de ne rien faire ! Après 3 semaines de voyage sans m’arrêter, j’ai besoin d’une journée off ! Surtout après le gros coup de stress des derrières 24 heures… Donc je me pose, je fais une lessive, je prends le temps de déjeuner (il y a des légumes et des fruits au buffet de l’hôtel), de répondre à quelques vocaux, de trier mes photos, de prendre un peu soin de moi… Et Ahmed m’envoie un message : il a réservé un billet d’avion et arrive demain soir à Jeddah ! Pour ma dernière journée en Arabie saoudite, il m’a organisé une plongée sous-marine en mer Rouge avec un ami plongeur, Mohsen !

En fin d’après-midi, je visite l’hôtel avec Fadhel, le directeur, qui est Tunisien et parle donc français. Le courant passe bien, la visite se passe donc de façon très décontractée ! Fadhel me présente à une partie de son équipe, et notamment Antoine le chef italien qui me propose de me faire la meilleure pizza de ma vie ce soir, et Tahani la responsable marketing, avec qui Fadhel m’arrange un rencard ce soir : « prends son numéro, si elle est dispo ce soir elle peut t’emmener fumer une chicha ! Tu verras, elle est super cool, et puis c’est bien pour toi aussi de rencontrer une Saoudienne et de pouvoir échanger avec elle ! »

En effet, même si je suis super fatiguée et que j’avais prévu de ne rien faire, je ne veux pas passer à côté de cette super opportunité de discuter de façon plus intime avec une Saoudienne, qui plus est une Saoudienne non voilée qui ne porte pas l’abaya ! Durant mon voyage, j’ai rencontré des femmes, mais j’ai passé plus de temps et j’ai eu des discussions plus profondes avec des hommes, puisque ce sont eux qui m’ont accueille à chaque fois (peu de femmes sur Couchsurfing). Donc j’ai vraiment très envie de partager ce moment avec Tahani !

Après sa journée de travail, elle m’attend à la réception et nous partons en Uber direction le Park Hyatt, où nous allons pouvoir fumer une chicha et boire des cocktails (sans alcool) face au plus haut jet d’eau du monde, celui du roi Fahad (312 mètres), qui est l’emblème de Jeddah ! Elle m’explique qu’elle ne peut pas conduire car elle fait de l’épilepsie, et du coup elle fait tout en Uber. Elle regrette que les transports en commun ne soient pas plus développés dans son pays, ça lui reviendrait moins cher !

Une fois arrivée au Park Hyatt, nous commandons une chicha à partager et 2 cocktails. Et puis nous commençons à discuter… Elle est divorcée depuis 10 ans et a deux garçons. Son premier étudie à Londres, et elle attend impatiemment que le 2e finisse le lycée pour quitter l’Arabie Saoudite et partir en Europe. Elle a vécu 3 ans à Londres pendant ses études et elle a adoré la vie là-bas. « Tu sais, la liberté c’est super important pour moi. Et même si les choses ont changé en Arabie saoudite, je me sens quand même plus libre en Europe. »

Nous parlons de mon périple en Arabie saoudite et je lui dis que j’étais hier sur les îles Farasan. Elle me demande ce qu’il y a à faire là-bas, et je lui réponds que ça lui plairait car on est libre de se baigner en bikini là-bas ! Et qu’à priori il y a même des soirées avec de l’alcool ! Elle rigole et me dit avec un petit ton genre « t’es bien naïve » que ça n’a rien d’original et que c’est monnaie courante ici à Jeddah ! Elle m’explique qu’avant les soirées mixtes étaient interdites. « Mais maintenant je suis invitée à des soirées tous les weekends ! C’est facile de rencontrer des gens ! Ma mère voudrait que je me remarie, mais moi je ne veux pas, je tiens trop à ma liberté ! Ça ne m’empêche pas d’avoir un copain, mais chacun sa vie ! »

Je lui demande aussi de me parler de l’histoire des rois du pays, car j’ai entendu parler de plusieurs rois et j’ai besoin de me mettre les idées au clair. Elle m’explique que le tout premier roi, Abdelaziz, est celui qui a unifié les tribus et créé officiellement le pays en 1932. Je n’imaginais pas ce pays aussi récent ! Puis le roi Abdelaziz est décédé en 1953, et depuis ce sont ses fils qui se succèdent sur le trône. Normalement les fils doivent se succéder sur le trône jusqu’au dernier en vie avant que l’on passe à la génération suivante. Mais il y en a un paquet : le roi Abdelaziz avait 32 épouses (rien que ça ! L’islam n’en autorise « que » 4 by the way…), 53 fils et 36 filles.

6 d’entre eux, les aînés, se sont succédés sur le trône. Sauf qu’il en reste encore un paquet, et que même si officiellement c’est encore un des fils du roi Abdelaziz qui est sur le trône, c’est en réalité son fils à lui qui gouverne le pays. Mohamed Ben Salmane (surnommé MBS), le prince héritier et le fils du roi actuel, est celui qui tient les rênes du pays depuis 2017. Au début, cela a fait grincer des dents, il y a eu des contestations, les gens n’ont pas compris pourquoi ce serait lui qui gouvernerait et pas un des fils du roi Abdelaziz. Et puis il a tout de suite entamé des réformes économiques et sociales qui ont mis tout le monde d’accord. Il a été poussé au pouvoir de façon tout à fait stratégique : il fallait un dirigeant de la nouvelle génération pour le pays. Et puis il n’y a pas vraiment de doutes sur le fait que MBS ait de grandes qualités de leader… Aujourd’hui, Tahani m’assure que 99% de la population le soutient. Je m’étonne qu’il n’y ait pas plus de mouvements de contestation, de la part de personnes conservatrices notamment (vu les réformes sociales qu’il entreprend). Mais en même temps, on sait ce qui arrive aux personnes qui contestent un peu trop…

Un sujet qui me taraude aussi, et que je souhaite approfondir, c’est celui des travailleurs immigrés. Tahani m’explique que les expatriés venant des pays du monde arabe bénéficient des mêmes conditions salariales que les Saoudiens. Les Occidentaux ont de meilleures conditions en général (salaire, logement, pas d’impôts…). Et les travailleurs asiatiques occupent souvent des postes à faibles revenus, avec de moins bonnes conditions. Mais dans tous les cas, le droit du travail s’applique et est le même pour tout le monde. On ne peut pas travailler plus de 8h par jour, 6 jours par semaine.

Et selon Tahani, si un travailleur se plaint que son employeur lui a demandé de faire des heures supplémentaires ou de n’avoir pas été payé à temps, le gouvernement ferme l’entreprise direct. La situation ici est très différente de celle de Dubaï, où on confisque le passeport des travailleurs étrangers et où on les fait dormir entassés dans des dortoirs, en mode esclavage moderne (oui j’ai un peu une dent contre Dubaï). J’avais déjà pressenti que les choses étaient différentes à la façon dont les Saoudiens se comportent (avec respect) avec le « petit personnel » (même si je déteste cette expression).

Tahani m’explique aussi que dans le droit du travail, les salariés ont le droit à 30 jours de congé pour les cadres, 20 jours pour les non-cadres, auxquels viennent s’ajouter les fêtes religieuses et officielles. Les fonctionnaires travaillent 5 jours par semaine, et dans le privé c’est plutôt 6 jours, même si de plus en plus d’entreprises se mettent au rythme des 5 jours par semaine. Voilà pour ce qui est de mes apprentissages du jour, que je partage avec vous !

J’insiste pour inviter Tahani, mais elle ne me laisse pas faire, et quand elle dit au serveur que je viens de France et que je suis une invitée, alors je n’ai plus aucune chance ! Elle me prouve que ce n’est pas qu’une question de « c’est l’homme qui paye », mais vraiment une composante de la culture saoudienne que d’inviter, de faire preuve d’une extrême hospitalité. Elle me dépose à l’hôtel avant de rentrer chez elle en Uber, et je vais me coucher. Demain, je vais visiter Jeddah et je retrouve mon partner in crime, j’ai hâte !

Visite de Jeddah

JOUR #22 : 25/11/2021

Je commence ma journée par la visite d’un musée magnifique : Al Tayebat international city. Au cours de ses 2500 ans d’existence, la ville de Jeddah a accueilli des tribus de pêcheurs, des marchands, et plus tard des pèlerins. Construit en 1989, le musée Al Tayebat retrace cette histoire et celle de toute la péninsule arabique. Et je ne m’attendais pas à un tel musée ! 4 étages, 18 ailes, plus de 60 000 objets : ce musée est immense et les collections sont tellement incroyables ! Un des plus beaux musées qu’il m’ait été donné de visiter ! Alors bien sûr, l’entrée peut paraître un peu chère (80 SAR = 19€), mais ça les vaut. D’autant que des guides vous font visiter sans supplément.

J’avais prévu une bonne heure de visite, mais il en faudrait 4 pour tout visiter… Je demande donc à la guide de m’emmener aux endroits les plus intéressants ! Sur tout un étage, ils ont reconstitué les maisons traditionnelles de chaque région d’Arabie saoudite : hyper intéressant, surtout quand on n’a pas eu l’occasion de visiter tout le pays !

Toute une aile a également été aménagée en galerie de calligraphie : moi qui suis fan de cet art, je me régale ! Je découvre notamment un artiste qui réalise de vrais tableaux juste avec le mot « Allah », répété des centaines de fois en différentes tailles et couleurs. Un travail incroyable, qui date d’il y a 700 ans ! Outre les collections qui sont incroyables, le bâtiment vaut aussi le détour : il est orné de moucharabiehs magnifiques ! Les moucharabiehs viennent d’Afrique et d’Inde à la base. Ils ont été importés par les commerçants et des pèlerins, et sont devenus l’architecture typique de Jeddah, de la Mecque, de Taif et Yanbu (ces 4 villes sont dans le même coin du pays). Je suis une grande fan de moucharabiehs, du coup j’ai encore plus hâte d’aller à la Mecque un jour !

Après la visite du musée, je retrouve Tahani, qui m’a organisé une visite d’atelier d’artisanat ! Hier soir, je lui disais que mon regret en Arabie saoudite est de ne pas avoir vu beaucoup d’artisanat. Pourtant je suis persuadée qu’il existe un vrai patrimoine artisanal dans ce pays, mais celui-ci a été abandonné au fil des années : l’argent du pétrole a amené les artisans à changer de métier, et on ne va pas se mentir, aujourd’hui, un peu partout dans le monde, les artisans vivent grâce aux touristes, qui sont leur principale clientèle. Donc dans un pays qui était jusque-là fermé au tourisme, pas étonnant que l’artisanat ait disparu petit à petit… Il faut espérer qu’il renaisse de ses cendres, d’autant que certains luttent pour ne pas le voir disparaître totalement (comme le musée de Fatima à Abha, ou encore cet atelier que je m’apprête à visiter…).

Je retrouve Tahani à l’atelier de confection de Sleysla. Sa sœur et elle y ont travaillé, c’est comme ça qu’elle les a connus. Sanaa nous accueille et nous fait visiter les ateliers de la marque : tout ici est fabriqué par des femmes, dans le but de les soutenir dans leur émancipation. La coopérative propose d’allier des motifs traditionnels et des designs modernes, pour créer des objets dans l’ère du temps qui s’inspirent du patrimoine local. Le tout fait main en Arabie saoudite, par des femmes, et dans une démarche éco-responsable. Le genre de marque qu’on adore, et autant vous dire qu’une fois dans le showroom j’avais envie de tout acheter ! Je craque sur une jolie panière tressée et peinte que je trouve magnifique, et je me fais confirmer qu’ils peuvent livrer à l’étranger : Noël approche… Une marque à suivre en cliquant ici.

Après la visite des ateliers, Tahani m’emmène déjeuner dans un restaurant qu’elle aime beaucoup : le Zaitunay Bay. Un petit resto super girly et bobo, avec une décoration faite de plein de vieux objets et produits de grande consommation (des vieilles conservés, paquets de céréales, cannettes de soda…). Le toit-terrasse est aménagé en jardin luxuriant, et on peut y fumer la chicha en plus d’y manger. La cuisine, orientale, y est très bonne ! Vraiment une bonne adresse ! Et comme hier, Tahani refuse que je l’invite…

Dans la salle de restaurant, je constate qu’il a plusieurs femmes non voilées, et j’en parle à Tahani. J’ai l’impression que Jeddah est plus « open » que Riyadh, qui pourtant est la capitale (et en général, c’est souvent la capitale qui est plus open). Elle m’explique que Jeddah a toujours été différente des autres villes, toujours plus ouverte. Et elle m’explique aussi que les gens qui habitent Riyadh sont en majorité d’origine bédouine, et donc plus traditionnalistes dans leur façon de voir les choses.

Après notre déjeuner, je la dépose à l’hôtel (elle va travailler un peu cet aprem), et moi je prends la direction d’Al Balad, la vieille ville classée à l’UNESCO depuis 2014, que j’ai hâte de découvrir ! Je vais m’y promener un peu toute seule cet après-midi, et en fin de journée elle a donné rendez-vous à un ami à elle qui est guide touristique pour qu’il me fasse une visite by night ! Elle voudrait passer la certification de guide, donc c’est aussi l’occasion pour elle de voir comment les autres guides procèdent, pour s’inspirer.

Je me balade donc dans Al Balad, en suivant le parcours proposé par @arabiantrails dans son petit guide ! Et je retrouve, pour la première fois depuis mon arrivée en Arabie saoudite, l’ambiance des médinas d’Afrique du Nord ! Les ruelles étroites, les petites boutiques qui vendent de tout, l’agitation dans les ruelles où se bousculent chariots, deux roues et piétons… Les maisons traditionnelles sont incroyables, ornées de magnifiques moucharabiehs ! Je me promène les yeux en l’air, admirant chaque recoin de cette ville incroyable.

Le soleil se couche, la lumière de la golden hour embellit encore plus les lieux. L’appel à la prière retentit alors que je suis sur un petit marché : en 15 secondes, tous les marchands ont plié bagage et sont en route pour la mosquée, c’est trop drôle ! Je les observe prier à travers les fenêtres de la vieille mosquée, et poursuis mon chemin alors que la nuit commence à tomber. Au coin d’une rue, j’aperçois des petits papys en train de jouer aux dominos. Je les observe et les prends en photo, les perdants s’énervent et jettent les dominos, je suis morte de rire ! Ils sont trop attachants !

Tahani me trouve là et je la suis au Medd Café & Roastery, sur le rooftop d’une vieille maison d’Al Balad, où nous dégustons des glaces artisanales à la lavande, au safran et à la cardamome avant de retrouver Abdallah, son ami guide. Il commence la visite en me demandant d’où vient le nom de Jeddah. 2 explications : cela viendrait du mot bonheur en arabe (saada), ou bien de grand-mère (jida) car dans le Coran, Eve (qui serait notre grand-mère à tous) vient de Jeddah et Adam d’Inde, et ils se seraient rencontrés à Arafat près de la Mecque. Quoi qu’il en soit, des découvertes archéologiques ont montré que la zone était habitée avant même l’âge de pierre ! Mais c’est au 7e siècle que la ville est fondée par des pêcheurs yéménites en chemin pour la Mecque. Elle se positionne dès sa création comme le port d’entrée des pèlerins pour la Mecque, et l’est encore aujourd’hui (pas d’aéroport à la Mecque, tous les pèlerins arrivent à Jeddah par un aéroport qui leur est réservé).

A l’époque, la ville faisait 1km sur 1km (aujourd’hui Al-Balad), et en plus d’être le port d’entrée des pèlerins, elle était une place stratégique pour le commerce de la soie et des épices. En 1504, les Portugais qui commerçaient en Inde entendent parler de cette ville qui prend de l’ampleur, et décident de l’attaquer. Les habitants décident de construire à la vitesse de l’éclair des remparts pour se protéger : les remparts et leurs 6 portes naissent à cette époque.

En nous promenant, Abdallah me montre une maison qui était destinée aux femmes abandonnées (divorcées, veuves, sans domicile fixe…). Les habitants de la ville se cotisaient pour financer ces maisons, et Tahani me confirme qu’il en existe encore au moins 3 à Jeddah. Il nous fait visiter une galerie d’art avec des peintures magnifiques : celles d’un peintre égyptien du nom de Nadeer Hiba, qui a peint toute sa vie Jeddah. Les peintures hyperréalistes permettent de se projeter dans ce qu’était la vie avant à Al-Balad !

Puis nous visitons l’intérieur d’une maison typique d’Al-Balad. Abdallah nous prend en photo toutes les deux en tenue traditionnelle avec un vieux téléphone dans le salon des invités. Puis nous montons à l’étage et visitons le salon des hommes, le salon des femmes (plus spacieux et mieux décoré), la chambre… Tout est d’époque, et Abdallah et Tahani se rappellent la maison de leur enfance ! Dans la chambre, une très vieille machine à coudre. Abdallah m’explique que c’est le bureau de la mère de famille, et devant mon regard blasé il tente un « on a tous essayé, mon père, mes frères, mais vraiment c’était ma mère la plus douée en couture ! » Je ne peux pas m’empêcher de lui rétorquer un « on est meilleures tout court, pas qu’en couture ! » Il rigole en reconnaissant que c’est vrai et Tahani derrière me fait des gros clins d’œil avec pouce en l’air ! Et toc !

En sortant, nous admirons les moucharabiehs et Abdallah m’explique qu’on les appelle « moucharabieh » en Afrique du Nord, et qu’ici on les appelle « roshan » (en farsi, cela signifie Lumière) : ils laissent entrer la lumière, mais personne ne peut voir ce qui se passe à l’intérieur des maisons. On peut aussi mettre de l’eau derrière pour rafraîchir l’air avec le vent qui entre. Le bois pour les fabriquer vient, par ordre de qualité, d’Indonésie, d’Inde ou d’Arabie saoudite (et plus précisément du Wadi Fatma). Certains roshans ont été peints en vert assez récemment, quand le drapeau du pays est devenu vert. Ils sont tellement beaux ceux-là, en vert tendre ou bleu turquoise !

Abdallah m’explique aussi que toutes les maisons ont un mur incliné à 5 degrés vers l’intérieur (dernier étage plus étroit que le premier). C’est assez flagrant quand on les observe bien ! Plusieurs raisons à cela : si la maison s’effondre, elle s’effondre sur elle-même et pas sur la rue. De plus, le poids de la maison était donc décroissant au fil des étages, ce qui lui évitait certaines faiblesses. Les escaliers étaient toujours positionnés le long du mur incliné, ce qui fait qu’on ne voyait/ne ressentait pas cette inclinaison dans les pièces de la maison. Autre anecdote architecturale : on constate sur les façades des lignes horizontales constituées de poutres tous les 70 cm à 1 m. Elles servaient à répartir le poids de la maison. Et s’il y avait besoin de changer une pierre, c’était facile à faire sans que la maison ne s’écroule.

Al-Balad est constitué d’une rue principale (qui était empruntée par les pèlerins qui arrivaient du port et remontait l’artère principale en direction de la Mecque). Il avait été décidé que chaque maison avait le droit d’avoir une vue sur la rue principale (il fallait bien avoir quelque chose à mater derrière son moucharabieh !). De ce fait, toutes les rues adjacentes à la rue principale sont plus larges au niveau de l’intersection, et se rétrécissent ensuite. Ainsi, l’engagement est respecté !

Nous repassons par la vieille mosquée qui date d’il y a 1400 ans mais dont le minaret est plus « récent » (700 ans). Ce dernier dispose de 2 balcons pour l’appel à la prière, mais Abdellah n’a pas su m’expliquer pourquoi exactement. Nous passons également devant une des très belles maisons au moucharabieh vert : cette maison est l’une des premières à Al-Balad à disposer d’un hammam (le hammam a été importé par les Ottomans en Arabie saoudite).

Puis nous arrivons à Beit Nasser, la maison du roi Abdelaziz. Devant elle trône un arbre de 150 ans, cadeau du Soudan. Dans cette maison de 4 étages en façade (et 8 derrière), les animaux peuvent aller jusqu’au 4e étage, où se trouvent également les cuisines. Vous savez pourquoi ? Ma réponse : « comme ça on les monte vivants, on les tue dans les cuisines, c’est plus facile ». Ça a beaucoup fait rire Abdallah et je suis un peu passée pour une barbare haha ! En fait, c’était juste pour qu’ils puissent monter les courses. Les cuisines étaient au dernier étage pour éviter les odeurs, mais aussi les incendies (si elles prenaient feu, on pouvait plus facilement stopper l’incendie avant que toute la maison ne brûle).

Il est 20h passé, et je reçois un message d’Ahmed : il vient d’atterrir à Jeddah. La visite d’Al-Balad se termine, perfect timing ! Cette balade était juste parfaite : découvrir Al-Balad de jour, à mon rythme, puis de nuit avec les explications d’un guide, c’est exactement ce qu’il me fallait ! Je quitte donc Tahani et Abdallah, tellement reconnaissante pour ce qu’ils ont fait pour moi, et je me mets en route pour retrouver Ahmed. J’ai réservé une table dans un super restaurant arménien conseillé par Tahani : le restaurant Lusin. La nourriture y est délicieuse et le cadre super chic : je vous le recommande.

Cette journée était juste parfaite ! Je savais que j’allais adorer Jeddah, je le pressentais et c’est pour cela que j’avais voulu terminer mon voyage avec cette ville ! Mon pressentiment se confirme ! Et je n’arrive pas à croire que demain sera ma dernière journée en Arabie saoudite… Heureusement, elle s’annonce toute aussi belle, avec une plongée sous-marine en mer Rouge !

Plongée en mer Rouge et marché aux poissons à Jeddah

JOUR #23 : 26/11/2021

Réveil plus que matinal, puisque nous avons rendez-vous à 6h30 avec Mohsen, un ami d’Ahmed qui nous organise une plongée en mer Rouge. Le timing est serré car j’ai mon vol à 22h05 ce soir, donc il faut absolument que je sois sortie de l’eau à 10h05 (pour éviter tout problème lié au gaz accumulé dans l’organisme pendant la plongée, il faut attendre au moins 12h entre une plongée de moins de 2h et à moins de 15 mètres de profondeur, et un vol).

Nous retrouvons donc Mohsen très tôt. C’est un ami d’Ahmed qu’il a rencontré à l’université au Caire, dont le père est Saoudien et la mère est Égyptienne, et qui vit à en Arabie saoudite depuis quelques années. Il nous emmène sur le spot de plongée, au Nord de Jeddah. Nous réglons les frais d’entrée et la location du matériel de plongée, et nous nous installons sur un petit ponton, duquel nous allons plonger. Rien qu’en se penchant au dessus du ponton, on peut voir à travers l’eau cristalline les coraux accrochés aux rochers, et les poissons multicolores !

L’eau est à 29 degrés, donc pas besoin de combinaison de plongée ! Je plonge en bikini, avec juste un tee-shirt pour ne pas être gênée/blessée par l’équipement de plongée. Deux amis de Mohsen se joignent à nous pour la plongée. Comme Ahmed et moi n’avons pas de certification, même si nous avons déjà plongé plusieurs fois, nous serons accompagnés chacun par un des amis plongeurs. Après la préparation du matériel et le harnachement, nous descendons du petit ponton dans l’eau.

Pendant une grosse demi-heure, nous évoluons dans une bulle de silence et de couleurs, au gré de nos respirations et de nos coups de palmes. J’aime tellement la plongée sous-marine ! Je me sens sereine, relaxée, apaisée par cet environnement où tout est volupté. Les coraux s’agitent, des petits Nemo défendent leur nid douillet, des bancs de poissons multicolores déguerpissent en nous voyant arriver… C’est tout simplement beau !

Les fonds marins de la mer Rouge sont parmi les plus beaux du Monde. Ceux d’Arabie saoudite ne dérogent pas à la règle, même si ils sont moins bien préservés qu’en Egypte par exemple. J’ai pu voir pas mal de coraux morts, et la faune est un peu moins riche qu’en Egypte. Mais c’est tout de même une très belle plongée !

En remontant, la montre/tableau de bord de plongée de Mohsen indique que nous sommes descendus à 11,2 mètres au plus bas, à 7,1 mètres en moyenne, et que nous avons plongé 34 minutes exactement. Nous sommes remontés à 9h58, juste à temps pour respecter le délai des 12 heures avant mon vol ! Après une petite douche à l’eau douce, je m’installe sur le ponton pour prendre un peu le soleil : quel kiff ! Ahmed me demande vers quelle heure je veux déjeuner, je lui réponds entre 13 et 14h. Les garçons retournent à l’eau pour faire un peu de snorkelling pendant que je profite des derniers rayons du soleil saoudien !

Vers 13h30, mon estomac commence à crier famine (on n’a pas pris de petit dej ce matin vu l’heure à laquelle a commencé notre journée) et les 2 bananes que j’ai mangées dans la matinée sont déjà digérées ! Je vois les garçons commencer à s’activer un peu donc je me réjouis de voir le déjeuner arriver, mais en fait pas du tout, ils se préparent pour une 2e plongée ! Loin de moi l’envie de les priver de ce plaisir donc je prends mon mal en patience et fait une petite sieste au soleil pour que le temps passe plus vite.

Vers 14h30, les voilà de retour sur la terre ferme. Chacun range son matériel et quitte le ponton pour aller se changer. Sur la plage privée du club et dans la piscine, je m’étonne de voir pas mal de femmes en bikini en train de faire bronzette ! Si j’avais su, j’aurais fait pareil plutôt que de rester sur le ponton ! C’est aussi la preuve que « Jeddah gheir », ce qui veut dire en arabe que Jeddah est différente. Mohsen m’explique que c’est une expression connue un peu partout dans le monde arabe, comme la devise de la ville, qui se veut plus ouverte d’esprit que toutes les autres.

Il est déjà 15h30 quand nous quittons le club de plongée, en direction du marché aux poissons pour manger du poisson frais. Sauf que ce que les garçons ont oublié de me dire, c’est que le marché est tout au Sud de la ville, donc on met bien 45 minutes pour y aller. Puis il faut acheter son poisson (faire le tour des marchands, le négocier), le faire nettoyer (payer au poids puis attendre qu’un écailler soit disponible pour s’en occuper : un monsieur d’origine bangladaise qui épluche des crevettes depuis 16 ans s’en est occupé pour nous avec une maîtrise et une vitesse incroyables), puis le faire cuisiner… Autrement dit, nous avons déjeuné à 17h passées, et moi j’étais à deux doigts de faire un malaise (en plus avec les odeurs du marché aux poissons je ne vous raconte pas !). Mais c’était tout de même une expérience sympa de découvrir ce marché !

Après notre déjeuner, les garçons me déposent à l’hôtel pour que je puisse prendre une douche et finaliser mes bagages, et reviennent me chercher une heure après pour m’emmener à l’aéroport. Ma dernière journée en Arabie saoudite est passée tellement vite ! Et en même temps, je n’aurais pas pu rêver mieux ! Ahmed fait la queue avec moi à l’enregistrement des bagages pendant que Mohsen passe quelques coups de téléphone. Puis vient le moment pénible des au-revoir, et je ne peux pas m’empêcher de verser une larme (pas qu’une seule en vérité)… Demain matin je me réveillerai à Colombo au Sri Lanka, comme si ces 3 semaines en Arabie saoudite n’avaient été qu’un rêve…

Bilan de ce voyage

Chère Arabie Saoudite. Cela faisait plusieurs années maintenant que je te fantasmais. Je ne saurais pas bien expliquer pourquoi, mais tu m’appelais. Mon âme avait envie de te rencontrer, de te découvrir, de t’explorer. Je ne pensais pas qu’elle vibrerait autant à ton diapason, qu’elle s’élèverait autant spirituellement, qu’elle se connecterait à autant d’émotions et d’êtres humains.

Chère Arabie Saoudite. Tu as été tellement au-delà de mes espérances. Tu as été le plus beau voyage de ma vie, peut-être même le voyage d’une vie, je te dirai ça dans quelques années ! Je suis tellement heureuse d’avoir suivi mon intuition, de n’avoir pas écouté les peurs et les a priori, d’être partie à ta rencontre le cœur ouvert.

Merci Arabie Saoudite. Merci pour ces 3 semaines magiques. Merci pour toutes ces claques visuelles, humaines, spirituelles, pour toutes ces leçons de vie et ces moments de partage, pour toutes ces rencontres incroyables et ces découvertes fabuleuses. Merci la vie, merci l’Univers, merci à moi aussi de m’être donné cette chance. Je suis pleine de gratitude.

C’est tellement dur de te quitter… Je pleure d’une vraie tristesse, et je réfléchis déjà à revenir te voir. Je sais que notre histoire n’est pas terminée. Pas encore. Je reviendrai, c’est promis.

Je suis profondément heureuse d’avoir partagé ce voyage si beau et intime avec vous, ma communauté. Je mesure la chance d’être entourée de gens si curieux et ouverts d’esprit, si sensibles à la beauté du monde qui nous entoure, le cœur si ouvert à l’Autre. Merci pour tous vos messages, toutes vos réactions, tous vos partages. Ils ont participé à faire de ce voyage une aventure collective pleine d’émotions, qui continue encore et encore !

Avec amour.

Leslie

Vous voulez vous laisser guider pour votre prochain voyage en Arabie Saoudite ?

Je suis Travel Planner, experte entre autres de l’Arabie Saoudite après y avoir voyagé et habité pendant 3 mois au total, et avoir exploré le pays de fond en comble. J’ai même comme projet d’y fonder une entreprise et de retourner y vivre plusieurs mois par an !

Et si vous avez déjà un projet de voyage en Jordanie et que vous souhaitez vous laisser guider pour vivre des expériences authentiques et hors sentiers battus, et profiter de toutes mes bonnes adresses et mes contacts sur place, alors parlons ensemble de votre projet !

Leslie travel planner

Comments:

  • Thésie Fontaine

    31/03/2022

    Bonjour Leslie,
    Merci pour ce voyage fantastique en Arabie : beaucoup de souvenirs merveilleux et de belles découvertes : en 3 semaines tu as fait énormément d’expériences !
    Thésie Fontaine (la maman de Valérie, ta coloc à Casa, qui m’a fait suivre ton blog).

    reply...
  • Brahim

    17/04/2022

    Salut,
    Beau voyage et très instructif car il n’existe pas grand chose sur ce pays sur le
    Mode « vu de l’intérieur »….
    Je m’y rends la semaine prochaine et devrait me rendre à Ryad, médine et la Mecque….
    Quand je pense qu’en cliquant sur ton blog c’était juste pour savoir si je pouvais louer un véhicule uniquement avec mon permis européen…. Et que je cherche toujours la réponse (merci pour l’info du permis international pdf…)….

    reply...
  • CORINNE PICCIOLLI

    28/08/2022

    MERCI POUR ce descriptif qui ne peut donner qu’envie d’y aller
    Je suis journaliste et fais quelques petits reportages voyages pour un magazine Belge , peut-être l’Arabie un de ces jours ???

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