Awalé : règles, origines et secrets du jeu africain
Awalé : règles, origines et secrets d'un jeu africain millénaire
Avez-vous déjà observé deux joueurs, accroupis à l’ombre d’un manguier, faire glisser des petites graines de case en case avec une rapidité déconcertante ? Moi, c’était à Saint-Louis du Sénégal, un après-midi de chaleur écrasante, et je suis restée là, hypnotisée, devant une partie d’awalé dont je ne comprenais pas la moindre règle. Ce jeu d’awalé, l’un des plus anciens du monde, se pratique sur tout le continent africain depuis des siècles, sans dé, sans carte, sans la moindre part de hasard : juste deux esprits qui s’affrontent. En tant que travel planner amoureuse de l’Afrique de l’Ouest, je trouve qu’il raconte à lui seul une certaine idée du voyage, celle des rencontres simples, du temps qu’on prend, des savoirs qu’on se transmet de génération en génération. Alors aujourd’hui, je vous propose qu’on s’y plonge ensemble : d’où vient ce jeu fascinant, pourquoi porte-t-il mille noms d’un pays à l’autre, à quoi ressemble son fameux plateau, et surtout comment y jouer pas à pas, pour que vous puissiez enfin tenter votre première partie. Suivez-moi !
Aux origines de l’awalé, un jeu vieux de plusieurs siècles
L’awalé appartient à une grande famille de jeux qu’on appelle les mancalas, les jeux de semailles. Le principe ? On sème des graines, des cailloux ou des coquillages dans une série de petites cases, on les récolte, on recommence. Simple sur le papier… redoutable en réalité ! Les plus anciens plateaux jamais retrouvés par les archéologues remontent à plus d’un millénaire : on en a exhumé en Éthiopie, du côté de l’ancien royaume d’Aksoum, datés autour du 8e siècle. Autant dire que lorsque vous y jouez, vous reproduisez un geste vieux de plus de mille ans. Mais ce qui me fascine le plus, c’est ceci : il n’y a aucune place pour le hasard. Pas de dé, pas de tirage, pas de chance. Tout repose sur le calcul, l’anticipation et l’observation de l’adversaire. Chaque graine déplacée est une décision réfléchie. C’est pour ça qu’on dit souvent que l’awalé, ce sont un peu les échecs de l’Afrique de l’Ouest, sauf qu’il se joue partout : sur un banc, sur une natte, ou même dans des trous creusés à même le sable.

Awalé, wuré, oware, ayo : un même jeu, mille noms d’Afrique
Voici ce que j’adore raconter à mes voyageurs : ce jeu unique change de nom à presque chaque frontière. Au Sénégal, on l’appelle wuré (en wolof), et c’est sous ce nom que vous l’entendrez si vous jouez avec des Sénégalais. Au Ghana, chez les Akan, il devient oware. Au Nigeria, chez les Yoruba, c’est ayo. En Côte d’Ivoire, on dit awalé ou awélé. Un même jeu, mille visages, mille langues, à l’image de l’Afrique ! Et son histoire ne s’arrête pas aux côtes africaines : porté par les routes de la traite et de l’esclavage, il a traversé l’Atlantique pour s’enraciner aux Caraïbes, où on le connaît sous le nom de wari. Quand on y pense, c’est vertigineux : un jeu de graines devenu, malgré l’arrachement et l’exil, un fil de mémoire entre les continents. Voilà pourquoi, pour moi, ce jeu est bien plus qu’un divertissement. C’est un objet de transmission, une langue commune qui se passe de mots, un patrimoine vivant que les grands-parents enseignent encore aux enfants sous le manguier du village.

Le plateau et les graines de l’awalé : à quoi ça ressemble
Prenez un instant pour l’imaginer. Le plateau d’awalé traditionnel, c’est un bel objet de bois sculpté, souvent patiné par des années d’usage, parfois orné de motifs ou de petites figures aux extrémités. Deux rangées de six cases creusées dans la matière se font face (une rangée pour vous, une pour votre adversaire), et, aux deux bouts, deux plus grands réservoirs (les « greniers ») où chacun amasse ses prises. À l’intérieur, pas de plastique : de vraies graines. Des graines de baobab, de tamarinier, parfois de simples cailloux polis ou de jolis coquillages, ces fameux cauris qui ont longtemps servi de monnaie en Afrique. Quand on les fait glisser d’une case à l’autre, elles produisent ce petit cliquetis sec, si caractéristique, qui accompagne chaque partie. Et le plus beau ? On n’a même pas besoin du plateau ! Dans bien des villages, le jeu se pratique dans douze trous creusés à même la terre ou le sable, avec ce qu’on a sous la main. C’est aussi ça, la magie de ce jeu : il ne demande presque rien, juste deux joueurs et l’envie de réfléchir.


Règle du jeu awalé : comment y jouer pas à pas
On y arrive : la fameuse règle du jeu awalé. Bonne nouvelle, elle s’apprend en cinq minutes (la maîtriser, c’est une autre histoire… !). Je vous explique tout, pas à pas.
La mise en place. On dispose 48 graines au total sur le plateau, soit 4 graines dans chacune des 12 cases. Vous contrôlez les six cases de votre rangée, votre adversaire les six d’en face. Les greniers, eux, démarrent vides : c’est là que vous accumulerez vos captures.
Le semis. À votre tour, vous choisissez l’une de vos cases (non vide), vous ramassez toutes ses graines d’un coup, et vous les semez une par une dans les cases suivantes, en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Une graine par case, sans en sauter aucune, chez vous comme chez l’adversaire.
La capture. C’est le cœur du jeu. Si votre dernière graine tombe dans une case adverse qui contient alors 2 ou 3 graines (la vôtre comprise), vous capturez ces graines ! Et ce n’est pas tout : si la case juste avant, toujours dans le camp adverse, contient elle aussi 2 ou 3 graines, vous la raflez également, et ainsi de suite en remontant, tant que les conditions sont réunies. Une seule bonne fin de semis peut donc vous faire moissonner une rangée entière. Jubilatoire !
La règle « nourrir l’adversaire ». Voilà la subtilité la plus élégante de la règle du awalé. Vous n’avez pas le droit d’affamer votre adversaire : si l’autre joueur n’a plus aucune graine dans son camp, vous êtes obligé de jouer un coup qui lui en redonne, afin qu’il puisse rejouer. Si aucun coup ne le permet, la partie s’arrête et vous récupérez toutes les graines encore présentes sur le plateau. Une règle qui en dit long, je trouve, sur l’esprit du jeu : on cherche à gagner, mais jamais en étouffant complètement l’autre.
La fin de partie et la victoire. La partie se termine quand un joueur a capturé au moins 25 graines sur les 48 : la majorité est faite, la victoire est acquise. Elle peut aussi s’achever lorsqu’il devient impossible de capturer davantage, ou par « famine », quand un camp se vide sans qu’on puisse le nourrir : les graines restantes reviennent alors au dernier joueur capable de jouer. On compte, et celui qui en a le plus l’emporte. Et voilà toute la awalé règle du jeu, limpide non ?
Si je vous ai parlé si longuement de l’awalé, ce simple jeu de graines, c’est qu’il n’a, justement, rien de simple. Ce jeu, c’est une leçon de patience, un concentré d’histoire africaine, et surtout une formidable porte d’entrée vers l’autre. Car c’est peut-être ça, la magie de l’awalé : c’est un jeu qui se passe de mots. On peut ne pas avoir trois mots de langue en commun et, le temps d’une partie, se comprendre parfaitement. C’est exactement ce que je recherche quand je voyage, et ce que j’essaie d’offrir à celles et ceux qui me font confiance : des moments vrais, des rencontres qui n’ont pas besoin de traduction. Si l’envie vous prend de poser vos mains sur un vrai plateau, de sentir les graines de baobab glisser sous vos doigts et de défier un local sur une terrasse de Dakar ou sous un manguier de village, alors parlons-en ! En tant que travel planner spécialiste du Sénégal, je serais ravie de construire avec vous un voyage à votre image, ponctué de ces petites expériences qui font les grands souvenirs. Venez jouer à l’awalé avec les Sénégalais, et organisons ensemble votre prochain voyage au Sénégal ! À très vite, j’ai déjà hate !
