Femme musulmane et Féminisme : Antinomie ou pas ?
La femme musulmane au-delà des clichés : 5 figures féministes qui changent le monde arabe
Je me souviens d’une soirée en Egypte, attablée chez une femme musulmane que je venais de rencontrer à peine quelques heures plus tôt. Elle nous avait ouvert sa porte, avait cuisiné pour nous, partagé sa table, et dans ce geste simple se trouvait toute une histoire de dignité et de résistance quotidienne. Car cette femme m’apprit qu’elle était veuve et s’occupait seule de ses deux filles. Ce moment m’a rappelé quelque chose que je porte depuis longtemps : la femme musulmane, la femme arabe, ne ressemble pas à l’image de femme soumise et passive qu’on en donne trop souvent en Occident. Ce sont des battantes, des guerrières, avec une grande force de caractère. Et si je vous parle aujourd’hui de cinq figures féministes arabes qui changent le monde de l’intérieur, ce n’est pas pour donner une leçon, c’est pour partager ce que des années de voyages dans le monde arabo-musulman m’ont appris. À travers mes rencontres, comme celle d’Imane en Égypte, mais aussi Tahani à Jeddah, Saoudienne sans voile qui occupe des postes de direction dans l’hôtellerie de luxe, Rana à Amman, artiste peintre jordanienne, ou encore Khadija et sa famille terriblement « girl power » à Marrakech, j’ai compris que l’émancipation ne se décline pas en un seul modèle. Elle a mille visages, mille formes, mille combats. Alors, prêtes à dépasser les clichés ?
Les droits des femmes dans le monde arabe : ni tout noir, ni tout blanc
L’une des erreurs les plus fréquentes quand on parle des droits des femmes dans les pays musulmans, c’est de traiter toute une région comme un bloc homogène. La femme musulmane vit des réalités radicalement différentes selon qu’elle est née à Tunis, à Riyad, à Casablanca ou à Beyrouth. Or le monde arabe, c’est vingt-deux pays, des dizaines de cultures, des histoires singulières, des rythmes de transformation radicalement différents. Réduire tout cela à une seule image, c’est passer à côté de l’essentiel.
Prenons la Tunisie. Depuis 1956 et le Code du statut personnel instauré par Bourguiba, le pays dispose de l’un des textes de loi les plus progressistes de la région : interdiction de la polygamie, droit au divorce, accès à l’éducation. C’est réel, c’est historique. Mais la réalité quotidienne reste complexe : les inégalités persistent, le harcèlement dans l’espace public demeure un problème profond, et les acquis légaux ne se traduisent pas toujours dans les faits. Les droits ne valent que si on les vit vraiment.

Au Maroc, la réforme de la Moudawana en 2004 a marqué une avancée considérable pour le droit des femmes au Maroc : âge minimum du mariage relevé, droit au divorce élargi, garde des enfants mieux encadrée. Mais aujourd’hui encore, des militantes se battent pour que ces lois soient effectivement appliquées, et pour aller plus loin, notamment sur la question de l’héritage égalitaire, qui reste un chantier ouvert et vivement débattu.

En Arabie saoudite, les transformations depuis Vision 2030 ont une vitesse qui m’a personnellement stupéfaite. J’ai vu de mes propres yeux des femmes prendre le volant, aller au stade, travailler (la moitié de la population salariée est féminine !) et accéder à des secteurs professionnels longtemps fermés. Les droits des femmes en Arabie saoudite évoluent à un rythme que peu auraient prédit il y a dix ans. Mais, et ce « mais » est important, ces réformes coexistent avec la répression des militantes qui ont justement contribué à les rendre possibles. C’est une tension que l’on ne peut pas ignorer.

Ce qu’il faut pourtant rappeler avec force, c’est que ces retards ne sont pas le fruit de l’islam en tant que tel. Ils sont le produit de traditions patriarcales profondément ancrées, de constructions historiques façonnées par les hommes, dans des contextes précis, à des époques précises, et non de préceptes divins. Le Coran, dans son essence, prône l’égalité des sexes. C’est précisément le cœur du féminisme islamique : relire les textes sacrés avec des yeux libres des prismes du patriarcat, et y retrouver un message d’égalité que des siècles d’interprétations masculines ont trop souvent étouffé. La femme musulmane n’est pas opprimée par sa foi. Elle l’est, parfois, par des sociétés qui ont instrumentalisé cette foi à leur profit. C’est une nuance essentielle, et elle change tout.
Femmes arabes féministes : les figures qui inspirent le monde
Parce que le féminisme arabe et islamique ne manque pas de figures inspirantes, j’ai choisi cinq femmes musulmanes qui, chacune à leur façon, illustrent une manière différente de bousculer les représentations, depuis l’intérieur de leur culture, de leur langue, de leur corps.
Nawal El Saadawi — La plume qu'on n'a jamais pu faire taire
Médecin, psychiatre, romancière, militante : Nawal El Saadawi, c’est plus de soixante ans de prise de parole publique sur le corps des femmes, la sexualité, la religion et le pouvoir. Une voix qui ne s’est jamais tue, même quand on a tout fait pour la faire taire. Licenciée du ministère de la santé, censurée, emprisonnée sous Anwar Sadate, menacée de mort par des groupes islamistes : chaque représaille semblait lui donner une raison de parler encore plus fort.
Son roman « Femme au point zéro » reste l’un des textes fondateurs du féminisme arabe. L’histoire d’une femme condamnée à mort qui refuse toute pitié, toute rédemption facile, un texte traduit dans une trentaine de langues, diffusé clandestinement là où il est interdit.

Lire Nawal El Saadawi, c’est comprendre que la connaissance est une arme, et que la peur est la première ennemie des femmes. C’est elle qui l’a dit, et elle a passé sa vie entière à en faire la démonstration. Décédée en mars 2021 à 89 ans, elle reste la figure de femme musulmane la plus radicalement opposée au silence qu’on a si longtemps voulu imposer aux femmes.
Loujain al-Hathloul — Emprisonnée pour avoir pris le volant
Son nom est indissociable d’un geste à la fois simple et révolutionnaire : prendre le volant dans un pays où c’était interdit aux femmes. Loujain al-Hathloul a défié cette interdiction bien avant que la loi ne change, et c’est précisément pour cela qu’elle a payé un prix très lourd. Elle a été arrêtée en mai 2018, aux côtés d’une douzaine d’autres militantes, dans le cadre d’une répression organisée juste avant que l’interdiction de conduire ne soit officiellement levée. Le timing est glaçant : emprisonnée pour s’être battue pour un droit, au moment même où ce droit allait être accordé. Elle a passé plus de mille jours en détention, accusée d’espionnage au profit d’entités étrangères et de complot contre le royaume pour avoir milité en faveur des droits des femmes et appelé à la fin du système de tutelle masculine.


Libérée en février 2021 après près de trois ans derrière les barreaux, elle reste soumise à une interdiction de voyager de cinq ans. Son histoire illustre le paradoxe profond des droits des femmes en Arabie saoudite aujourd’hui : des réformes réelles, rendues possibles en partie par des militantes comme elle, qui se retrouvent emprisonnées au moment même où leurs combats aboutissent. (Si le sujet vous touche, je vous recommande la BD « Conduite interdite », qui revient sur cette période de façon poignante.)
Fatima Mernissi — La Marocaine qui a réécrit l'islam au féminin
Née en 1940 à Fès, Fatima Mernissi a grandi dans le harem de sa grand-mère paternelle, entourée des femmes de la famille et de servantes. De ce harem domestique, lieu d’enfermement autant que de transmission, elle tire une question qui ne la quittera jamais : pourquoi les femmes sont-elles là, et pas ailleurs ? Elle étudie ensuite les sciences politiques à la Sorbonne, puis obtient son doctorat à l’université Brandeis aux États-Unis en 1974, avant de revenir enseigner à l’université Mohammed V de Rabat.
Dans « Le Harem politique », elle s’expose aux poursuites des islamistes marocains et de certains oulémas, mais elle ne recule pas.


Sa thèse centrale reste inchangée : le voile, le harem, la ségrégation ne sont pas des commandements immuables venus du ciel. Ce sont des constructions historiques et politiques, façonnées par des hommes à des époques précises, dans des contextes précis. Elle démontre que l’islam, dans ses fondements, encourage l’égalité des sexes, et rappelle que les épouses du Prophète discutaient politique et allaient à la guerre.
En parallèle de sa carrière littéraire, elle fonde les « Caravanes civiques » et le collectif « Femmes, familles, enfants », menant un combat de terrain autant qu’un combat d’idées. En 2012, elle est la seule Marocaine à figurer dans le classement des 100 femmes les plus influentes du monde arabe du magazine Arabian Business. Décédée en novembre 2015, elle laisse une œuvre traduite en plus de trente langues et une pensée qui continue de nourrir des générations entières de féministes dans le monde arabe et bien au-delà.
Bchira Ben Mrad — La Tunisienne qui a ouvert la porte avant tout le monde
Née en 1913 dans une grande famille tunisoise d’oulémas et d’intellectuels religieux, fille d’un Cheikh El Islam et petite-fille d’un mufti de Tunis, Bchira Ben Mrad aurait pu se contenter d’une vie retirée et conforme. Elle choisit le contraire. C’est en écoutant des dirigeants nationalistes débattre de la situation désastreuse du pays qu’elle prend conscience de quelque chose d’essentiel : les femmes doivent, elles aussi, être actives au sein du mouvement national. Et elle n’attend pas qu’on lui en donne la permission.
En mai 1936, elle fonde l’Union Musulmane des Femmes de Tunisie, la première organisation féminine du pays, rassemblant 9 000 personnes dès sa première kermesse pour financer les études d’étudiants maghrébins en France.

Son combat, elle le mène depuis l’intérieur et le fonde sur sa culture et sa foi : éduquer les femmes, les sortir de l’invisibilité, leur donner les outils pour exister dans l’espace public, sans renier qui elles sont.
Ce qui rend son histoire encore plus saisissante, c’est sa fin. En 1956, Bourguiba, qui l’appelait pourtant « la mère de la Tunisie » , dissout son mouvement au moment de l’indépendance sans citer son nom une seule fois, la laissant dans une amertume profonde face au manque de reconnaissance de tous ceux qu’elle avait aidés. Elle meurt en 1993 dans l’oubli, malgré une décoration reçue en 1989, et c’est seulement lors de la célébration de son centenaire en 2013 au Théâtre municipal de Tunis qu’un ouvrage lui est enfin consacré. Une pionnière effacée par l’histoire officielle, et qui mérite bien mieux que ça.
Ghada Amer — Une aiguille, un fil, un acte de résistance
Née au Caire en 1963, Ghada Amer quitte l’Égypte à l’âge de onze ans quand son père diplomate emmène la famille s’installer en France. C’est là, à la Villa Arson à Nice, qu’elle se heurte à quelque chose qui va tout changer : on lui annonce que certains cours de peinture sont réservés exclusivement aux hommes. Sa réponse ? Prendre une aiguille et du fil, et en faire une arme.
Révoltée par la difficulté de s’imposer comme peintre dans les années 1980, et encore plus comme femme peintre, elle développe une œuvre de toiles brodées et d’installations, à travers laquelle la peinture finit par s’imposer pleinement. Le geste est délibéré et puissant : en introduisant la broderie dans son travail, elle confronte l’histoire de la peinture en affirmant les voix et le travail artisanal des femmes artistes. Ce qui était associé à la docilité domestique devient un acte de subversion totale.

En 1999, elle est invitée par Harald Szeemann à exposer à la Biennale de Venise, où elle remporte le prix UNESCO. Elle devient également la première artiste arabe à présenter une exposition solo au Musée d’Art de Tel Aviv. Installée à New York depuis le milieu des années 1990, ses œuvres figurent dans les plus grandes collections internationales. Et son message reste d’une clarté absolue : « Mon sujet, c’est les femmes. Pas la femme égyptienne, les femmes en général. Le problème est celui de toutes les femmes dans le monde. »
Et si votre prochain voyage était aussi un acte féministe ?
Voilà la question qui me tient le plus à cœur. Parce que lire cet article, c’est bien. Mais rencontrer ces femmes, ces cultures, ces combats en voyage, c’est une autre dimension ! La bonne nouvelle, c’est que le monde arabe est plein d’espaces qui portent ce changement. À Casablanca et Rabat, des galeries d’art contemporain font la part belle aux artistes femmes marocaines. À Tunis, des associations féministes organisent des événements ouverts au public tout au long de l’année. À Beyrouth, malgré la crise, ou peut-être à cause d’elle, la scène culturelle et militante féminine est l’une des plus vivantes de la région.

Au-delà des musées, le mieux est encore de rencontrer ces femmes. Mon métier de travel planner, c’est de créer ces moments d’échanges et de rendre ces rencontres possibles. En Arabie saoudite par exemple vous pourrez rencontrer Tahani, Saoudienne qui a décidé d’arrêter de porter le voile et occupe des postes de direction dans l’hôtellerie de luxe, avec une liberté et une assurance qui m’ont profondément marquée.
Au Maroc, je vous recommande chaudement de vous intéresser aux coopératives féminines, dans l’Atlas, dans le Souss, dans les zones rurales, où des femmes ont pris en main leur indépendance économique avec une énergie qui force l’admiration. Ce sont des rencontres qui changent un voyage. C’est aussi l’esprit que je retrouve chez Khadija, Rachida, Nisrine… des femmes qui peuvent vous accueillir chez elles pour vous faire découvrir leur quotidien lors d’un cours de cuisine ou un repas chez l’habitant. Ou encore Naima ou Malika qui vous accompagnent pour de jolies randonnées dans la campagne d’Essaouira !.

Et puis il y a Imane, en Égypte, donc je vous parlais en introduction. Femme nubienne, veuve, qui élève seule ses deux filles avec une dignité qui m’a coupé le souffle. Quand vous mangez chez elle, vous ne faites pas que vous nourrir, vous participez, à votre échelle, à son émancipation économique. C’est ça aussi, voyager en conscience et avec intention. Et puis ces rencontres pourraient bien briser quelques idées reçues sur la femme musulmane !

Alors la prochaine fois que vous planifiez un voyage au Maroc, en Egypte, ou ailleurs dans le monde arabo-musulman, posez-vous la question : est-ce que je vais juste voir des monuments, ou est-ce que je vais aussi à la rencontre des humains qui les habitent ? Souvent, ce sont les femmes qui racontent le mieux l’histoire d’un pays.
La femme musulmane, la femme arabe, elle n’a pas besoin qu’on lui invente une image, ni qu’on la sauve d’une oppression. Elle a besoin qu’on l’écoute, qu’on la rencontre, qu’on lui donne de l’espace. Ces cinq figures, Nawal, Loujain, Fatima, Bchira, Ghada, ne sont pas des exceptions qui confirment une règle sombre. Elles sont le reflet d’un monde arabe en transformation, complexe, contradictoire, vivant, porteur de combats qui se mènent depuis l’intérieur avec une ténacité qui force le respect. Et ce monde, je vous invite à le découvrir autrement, de visu, les yeux grands ouverts, en allant à la rencontre de celles qui le font bouger. Si vous avez envie que je vous accompagne dans cette aventure et que je conçoive pour vous un voyage sur mesure dans le monde arabo-musulman, n’hésitez pas à me contacter !
